Le massacre de Port Arthur

Le massacre de Port Arthur

Non, le meurtre de masse qui a eu lieu en Tasmanie en 1996 n’était pas un plan secret du gouvernement pour faire passer une loi d’interdiction des armes à feu.

Cet article est une traduction de l’article : Dunning, B. « The Port Arthur Massacre. » Skeptoid Podcast. Skeptoid Media, 12 Apr 2011. Web. 13 Oct 2020. <https://skeptoid.com/episodes/4253>.

Aujourd’hui, nous allons examiner avec un regard sceptique une théorie conspirationniste récente, une qui est encore vive dans les mémoires australiennes. En 1996, Martin Bryant, un jeune homme de Hobart âgé de 28 ans, a chargé des armes à feu et des munitions dans son pick-up et s’est dirigé vers le site historique de Port Arthur, une ancienne prison à la pointe sud de l’île de Tasmanie. Il tua 35 personnes et en blessa 21, puis a été arrêté après une nuit de siège. Il purge actuellement 1035 années de réclusion, sans droit à la parole.

Martin Bryant

Pour certains Australiens, le massacre de Port Arthur est l’équivalent de l’assassinat de Kennedy. Ils pensent qu’un homme seul n’a pas pu accomplir quelque chose d’aussi sanglant. Certains pointent des étrangetés dans l’emploi du temps de Bryant, qui est supposé avoir été à différents endroits. Certains pensent que les meurtres ont été effectués avec tellement de précision que ça ne pourrait qu’être le travail d’un assassin entraîné. Et finalement, certains pensent que ça ne peut être que l’oeuvre d’une conspiration tortueuse, élaborée par le lobby des anti-armes afin de provoquer un sentiment de rejet des armes à feu dans le public. Le but serait que le gouvernement, grâce à l’interdiction des armes à feu engendrée par la terreur du massacre de Port Arthur, puisse exercer une tyrannie sans partage. De telles personnes décrivent cette théorie comme un « psyops », une opération psychologique menée par le gouvernement.

Notons que très peu d’Australiens croient en des théories conspirationnistes. Au contraire, la plupart sont irrités par ces théories, y compris parmi ceux qui ont échappé au massacre et ont vu leurs proches tomber. Mais afin d’évaluer la validité d’une théorie, nous ne devons pas prendre en compte l’aspect émotionnel, mais au contraire nous focaliser sur ce que les preuves et les observations nous permettent de déduire.

Voici un résumé de la « version officielle » des événements. Martin Bryant, 28 ans, avec un visage bien rasé et de longs cheveux blonds, a un QI estimé à 66. Il a hérité d’une grosse somme de la part d’un ami avec laquelle il a essayé d’acheter un cottage aménagé en chambre d’hôte, appelé Seascape, à Port Arthur en Tasmanie. Mais un autre couple, les Martins l’ont acheté avant lui, ce que Bryant a pris personnellement. Le 28 avril 1996, il chargea son Volvo jaune avec des armes et des munitions, se dirigea vers Seascape, et tua les Martins. Il a ensuite conduit son Volvo vers le site historique de Port Arthur, au petit café le Broad Arrow. Il y mangea son déjeuner puis dégaina son fusil d’assaut et en 15 secondes massacra 12 personnes et en blessa 10. Lors des 90 secondes suivantes, il se dirigea vers la boutique de cadeaux voisine et tua 8 personnes supplémentaires. La plupart essayaient de s’accroupir pour se cacher, ou étaient bloquées dans une petite pièce. Il marcha ensuite vers le parking et tua encore des personnes cachées entre des bus ou à leurs bords.

Pendant tout ce temps, Bryant fit feu plusieurs fois vers des personnes qui couraient ou qui se cachaient. Mais comme il n’avait pas le talent d’un tireur d’élite, il rata toutes ces personnes, mis à part ceux dont il a pu se rapprocher suffisamment.

Puis il est monté dans sa voiture et s’en est allé, roulant à côté des personnes en train de fuir et s’est arrêté lorsqu’il croisa une jeune mère qui courait avec ses deux enfants. Il les tua tous les trois à bout portant. La sortie du parking était bloquée par les voitures des personnes qui essayaient de fuir dans la confusion. Bryant se dirigea vers une BMW, tua les 4 personnes qui se trouvaient à l’intérieur, transféra une partie de ses armes dans cette voiture, et pris le volant pour s’éloigner. Il s’arrêta par la suite dans une station-service où il tua une fille et enferma son petit ami, Glenn Pears, dans le coffre de la BMW qu’il conduisait, et s’en alla de nouveau au volant de celle-ci.

Il retourna au cottage Seaside où sa journée avait commencé, et tira sur des voitures qui passaient devant, blessant plusieurs personnes. Il emmena Pears à l’intérieur de la maison, mis le feu à la BMW, et se barricada dans le cottage. Lorsque la police arriva, Bryant les accueillit en leur tirant dessus. Le siège dura 18h, jusqu’au matin suivant lorsque Bryant tua Pears et mit le feu à la maison. À un moment, il sortit de la maison, lui-même en feu, et a été appréhendé alors qu’il était en train d’enlever ses vêtements qui étaient en train de brûler. En tout il tua 35 personnes et en blessa 21.

Par la suite, une nouvelle loi contrôlant les armes à feu a été promulguée dans une Australie choquée par les événements. Et plus que tout, c’est ceci qui a allumé la spéculation affirmant que le gouvernement était derrière tout ceci, grâce à un grand plan pour contrôler la volonté du public et faire interdire les armes malgré l’opinion publique.

Une des affirmations récurrentes est que Bryant aurait été envoyé en prison à vie sans procès, ce qui aurait effectivement été choquant et sans précédent. Cependant ça ne s’est pas passé comme ça. Bryant a plaidé coupable pour toutes les charges, il n’y a donc pas eu de procès contradictoire. Bien qu’il soit d’une faible intelligence, il a été décidé qu’il pouvait tout de même être poursuivi pour ses actions. Son avocat l’a persuadé de plaider coupable, et que ce serait pour lui la meilleure issue qu’il puisse espérer. Il n’y a pas eu de conspiration essayant de dissimuler quelque chose, mais simplement un choix qui était sa moins mauvaise option lors d’un procès.

Le fait que Bryant a été placé à l’isolement pour les 8 premiers mois de sa sentence a aussi excité les esprits. Ceci serait une indication que le gouvernement essayait de faire en sorte qu’il ne révèle pas de secrets sur la conspiration. Il y a cependant deux autres raisons plus crédibles pour qu’il soit mis à l’isolement, tout comme de nombreux autres criminels. La première est que parmi ses victimes il y avait des enfants exécutés à bout portant sans raison. Et les détenus ont la réputation de ne pas être très tendres avec ceux qui s’en prennent aux enfants. Il est plus que probable que Bryant eut été tabassé, voire tué, s’il n’avait pas été gardé à l’écart. Et effectivement il a subi de mauvais traitements. Même ses repas devaient être préparés séparément afin d’éviter qu’il ne soit empoisonné.

La seconde raison est qu’il avait une surveillance permanente pour éviter qu’il ne se suicide, et il était donc gardé dans une cellule spéciale à l’épreuve des suicides. Et effectivement il a tenté par deux fois de se suicider jusqu’à maintenant.

Certains conspirationnistes mettent en avant les talents exceptionnels de tireur de Bryant, qui ne seraient possibles qu’avec un entraînement rigoureux dont n’aurait pas été capable quelqu’un de limité intellectuellement comme Bryant. Une personne a même affirmé que le vrai tueur ne pouvait être que l’un des 10 ou 20 meilleurs tireurs au monde. En réalité Bryant n’avait pas d’aptitude particulière au tir, et a tué la plupart de ses victimes à quelques mètres de distance, voire à bout portant. Il a manqué tous ses tirs effectués à plus grande distance. Il n’y a rien d’étonnant que le tueur de Port Arthur ne soit pas entraîné aux armes. Il est relativement commun que les tueurs de masse soient des gens inexpérimentés.

Il y a également une multitude de petits détails, pour lesquels certaines sources ne sont pas bien claires. Par exemple est-ce que le couteau avec lequel Bryant a tué M. Martin au Seascape a été trouvé dans le sac de Bryant ou au Broad Arrow café, ou encore à proximité ? Certaines personnes dénoncent ces inapproximations comme des preuves qui auraient été implantées par la police. Il y a également peu de preuves connues du public que Bryant se serait rendu au site historique de Port Arthur ce jour-là. Il y a également des spéculations quant à l’apparition d’un homme armé sur le toit du cottage Seascape pendant la nuit. Il suffit de se promener sur les nombreux sites web défendant l’idée que le massacre de Port Arthur est une conspiration gouvernementale pour trouver une foule d’interrogations.

Mais il y a une explication alternative qui répond à toutes ces questions, et sans avoir besoin d’introduire une conspiration. Quelles que soient les preuves de ce procès, ce sont des preuves dans un procès pour meurtre. Et en tant que telles, elles ne sont pas disponibles publiquement. Bryant a été pris en flagrant délit durant le siège. Il n’y a aucun doute possible que ce soit Martin Bryant qui a tenu tête à la police cette nuit-là. Quelles que soient les preuves qui ont été collectées par les enquêteurs pour confirmer l’enchaînement des témoignages visuels, afin de remonter les événements en arrière lorsqu’il commença à charger les armes dans sa Volvo jaune, celles-ci sont scellées. Ceci peut paraître conforme à ce qu’on attendrait d’une conspiration, mais surtout c’est conforme avec la procédure pénale.

Un jour, l’avocat de Bryant l’a pris en photo dans sa cellule de prison lors d’une visite. Les autorités de la prison ont saisi et détruit la photo. Cet incident est souvent pointé comme une évidence qu’un processus cherchant à masquer les preuves est à l’oeuvre. Tout comme le fait que personne n’ait jamais été autorisé à prendre en photo Bryant… peut-être découvrirait-on que ce qu’on verrait sur les photos ne correspondrait pas aux témoignages visuels. Ces assertions sont ridicules, car des photos et vidéos et Bryant ont été largement publiées dans de nombreux médias à la suite des événements. Est-ce que cela a vraiment du sens que le gouvernement australien s’évertue, pour on ne sait quelle raison, à interdire les photos de Bryant ? En fait, les photos de son avocat ont été détruites, car en Australie il est interdit de prendre des photos à l’intérieur des prisons sans une autorisation. De nouveau, il n’y a aucun besoin d’aller chercher une conspiration pour expliquer ce qui s’est passé.

Alors pourquoi est-ce que cette théorie conspirationniste persiste ? Pourquoi les gens supposent-ils si vite qu’il y a une puissance malveillante secrète qui tirerait les ficelles ? Il s’agit encore ici d’un effet de la façon dont notre cerveau est construit. Nous sommes à la recherche de structures et de raisons. Nous cherchons à mettre en relation des causes et des effets. Et nous supposons que ces causes sont provoquées par des personnes ou au moins par des entités mues par une volonté propre. Lorsque quelque chose cogne durant la nuit, mais que nous ne voyons rien, nous supposons que c’est un fantôme qui est à l’origine du coup. Lorsque nous voyons des formes sur des photos venues de Mars, notre cerveau les interprète comme une manifestation d’une civilisation martienne. Lorsqu’un désastre naturel survient, nous cherchons un programme secret gouvernemental qui en serait la cause. Et lorsqu’un meurtrier solitaire tue 35 personnes, il est naturel de chercher une intelligence derrière ce qui est advenu. Les psychologues appellent cela la « détection d’agent ». Il s’agit de la propension à présumer l’intervention d’un agent conscient ou intelligent derrière une situation qui en découlerait.

Même si les théories conspirationnistes ont des effets négatifs ou insultants, comme celle du massacre de Port Arthur, elles sont un effet naturel de notre cerveau, issu probablement de millions d’années d’évolution et de sélection. Dans ce cas, notre cerveau nous suggère une théorie farfelue, et dans beaucoup d’autres cas également. Cependant, parmi tous les cas similaires à celui de Martin Bryant, il y en aura un qui n’agira pas de son propre chef, mais qui sera effectivement dirigé par une volonté consciente malveillante, une « conspiration ». Soyons attentifs, et regardons toujours ce que nous disent les faits et les preuves, en nous abstenant de surinterpréter.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *