Statistique et défibrillateur

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Une mauvaise utilisation des statistiques pour une bonne cause.

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Dans l'entreprise où je travaille, comme dans la plupart des entreprises, nous sommes amenés à suivre des formations concernant l'hygiène et la sécurité. Des formations sur des sujets aussi divers que les risques d'incendies, les premiers secours, les postures qui provoquent des maux de dos, des problèmes oculaires, etc.

La dernière que j'ai eu l'occasion de suivre était une formation sur l'utilisation des défibrillateurs. Ces appareils permettent de relancer un coeur qui s'est arrêté, ou qui est entré en "fibrillation". Le formateur nous explique ainsi que l'implantation de ces appareils dans les lieux publics permettraient de sauver de nombreuses vies. En pratique, si une personne subit un arrêt cardiaque, un témoin peut s'emparer d'un défibrillateur disponible, l'appliquer à la victime, et tenter de faire repartir son coeur de cette façon.

Défibrillateur
Un défibrillateur
Crédit

A l'appui de l'intérêt que nous devons porter pour ces instrument sauveurs de vies, il nous présente une statistique sensée nous convaincre : 4 victimes sur 5 qui survivent à un arrêt cardiaque ont eu droit à l'application d'un défibrillateur par des témoins. A cette instant, mes oreilles de mangouste se dressent, et mon cerveau sonne l'alerte : "attention, faille de raisonnement détectée !"

Cette faille de raisonnement dans l'utilisation des statistiques n'est pas la plus facile à repérer. Si je reformule, l'affirmation est la suivante : sur 5 survivants, 4 ont reçu des soins, et 1 n'a pas reçu de soin. Il manque ici une information permettant de conclure que l'application de soin permet d'améliorer les chances de survie. Voyez-vous laquelle ?

En effet, si nous ne savons pas à combien de personnes (proportionnellement) les soins ont été appliqués, alors nous ne pouvons conclure quoique ce soit. De même, une information sur le taux de survie global aurait convenu, ou même une autre information complémentaire. Comment voir que la statistique fournie par le formateur est insuffisante pour conclure ? En essayant de construire un contre-exemple. Le voici :

Avec Sans Total
Survivants 4 1 5
Décédés 95 0 95
Total 99 1

Admettons notre panel de 100 personnes subissant un arrêt cardiaque. 1 ne reçoit pas de soin et 99 reçoivent des soins. Admettons que 5 personnes survivent, dont celui qui n'a pas reçu des soins. De cette façon, l'affirmation est respectée. Une petite règle de trois nous permet de calculer que 100% des personnes n'ayant pas reçu de soin survivent, alors que environ 4% des personnes ayant reçu des soins survivent... On en conclut qu'il est donc beaucoup plus dangereux de recevoir des soins que de ne pas en recevoir !

Afin que mon propos ne soit pas détourné, je préfère préciser que malgré cette erreur pédagogique du formateur, les défibrillateurs disponibles auprès d'une population formée à ces gestes peut effectivement sauver de nombreuses vies. D'autres statistiques sont disponibles qui permet de conclure en ce sens, comme par exemple sur le site de preventica. Il aurait cependant été appréciable que ces statistiques soient mentionées par le formateur, au lieu d'être conservées implicites.

Ainsi je n'ai rien dit d'autre que "cet argument est invalide", ce qui est bien différent de "cet argument supporte l'hypothèse contraire". Alors pourquoi relever cette erreur si les conséquences sont inexisantes ? Car la vigilance de l'esprit critique doit s'appliquer quelquesoit le sujet, que nous soyions en accord avec les conclusions ou contre celles-ci. En étant attentif à l'utilisation de raisonnements fallacieux, de failles de logiques, en s'entraînant à repérer sur des cas pratiques les pièges de la pensée, nous pouvons devenir efficaces quand il s'agit de repérer une arnaque, une entourloupe, que celle-ci soit commerciale ou idéologique.

La phrase "on peut tout faire dire aux statistiques" est on ne peut plus fausse. Il est vrai qu'on peut tout faire gobber à un esprit crédule, ou simplement à un esprit non attentif ; et pour ce faire, l'utilisation abusive des statistiques est possible, tout comme l'utilisation abusive de sophismes logiques ou de biais cognitifs.

Ces statistiques abusives peuvent être servies en toute innocence (ce que je crois de mon formateur), ou en ayant conscience de commetre une fraude. Elles peuvent se retrouver dans un discours politique, dans une publicité, dans un message de santé publique, etc. Que le discours à soutenir soit bien intentionné n'autorise pas à tordre les statistiques ou la logique pour leur faire aller dans le sens dudit discours. En bref : "les bonnes intentions ne dispensent pas de raisonner avec rigueur."

Voici quelques statistiques vraies, et cependant trompeuses de même nature que celle décrite pour le défibrillateur :

  • La plupart des conducteurs responsables d'accidents mortels essayaient d'être attentifs, alors que presqu'aucun ne lisaient Emmanuel Kant tout en jouant de la trompette alors qu'ils conduisaient. Il est donc moins dangereux de conduire en lisant Emmanuel Kant tout en jouant de la trompette.
  • La plupart des victimes de cancer du colon avaient une alimentation équilibrée, alors que presqu'aucun ne se nourrissait exclusivement d'Uranium enrichi. Que conclure de cette statistique ? Rien tant qu'on ne connait pas les populations respectives.
  • Plus réel : la plupart des victimes d'accident de la route portaient une ceinture de sécurité (car la plupart des usagers de la route portent une ceinture de sécurité).
  • La plupart des fumeurs ayant développé un cancer de la gorge fumaient la cigarette plutôt que la pipe. Peut-on en conclure que la pipe provoque moins de cancer de la gorge ? Non car il y a beaucoup plus de fumeurs de cigarettes.
  • La plupart des divorcés ne maîtrisaient pas le sanskrit. Si vous tenez à votre couple, inscrivez-vous sans tarder à un cours de sanskrit !
  • En France, il y a beaucoup plus d'alcooliques bruns que d'alcooliques roux. La rousseur protègerait donc de l'addiction à l'alcool ?
  • A la lumière des exemples précédents, que pensez-vous maintenant de l'affirmation suivante : pour la plupart des personnes ayant survécu à un arrêt cardiaque, des témoins leur ont appliqué un défibrillateur ? Qu'elle indique sûrement qu'il est possible de sauver des vies grâce au défibrillateur, mais à condition de vérifier que la plupart des victimes n'ont pas eu d'intervention au défibrillateur...

Lors d'un prochain article, je vous expliquerai pourquoi le temps moyen restant à vivre des personnes qui pratiquent le yoga est bien moindre que celui des personnes qui pratiquent la marelle.

Soyez informés, soyez attentifs. Et si vous êtes témoins d'utilisation abusives des statistiques, ou de raisonnements fallacieux, prévenez nous, mangouste.org en fera une analyse et pourra publier son opinion sur le sujet.

Références
  • Un site municipale reprenant la statistique. Carte des défibrillateurs de Saint-Léger. <http://www.ville-stleger76.fr/mairie/infos-pratiques/carte-des-defibrillateurs-de-saint-leger>
  • Informations diverses sur les défibrillateurs. Défibrillateur cardiaque. <http://www.travailler-mieux.gouv.fr/Defibrillateur-cardiaque.html>
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Posté le 16 novembre 2010 |  Auteur : Stanislas Francfort

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