Corne de rhinocéros : miracle ou malédiction ?

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Les rhinocéros sont actuellement tués pour leurs cornes, mais probablement pas pour les raisons que vous pensez !


Cet article est une traduction de l'article Rhino Horn: Cure or Curse?.
Posté avec la permission de Skeptoid Media. © 2014 Skeptoid Media, Inc. Copyright information.

Allons voir ce qu’il se passe en Afrique du Sud, où des rangers sillonnent la savane en Land Cruisers, avec des fusils d’assaut Vektor R4.
Ils sont à la chasse de braconniers qui se terrent quelque part, pour tuer illégalement des rhinocéros à un rythme de 3 par jour. Le braconnage est, de très loin, l’activité la plus lucrative à pratiquer dans cette région. Pourquoi les gens veulent-ils de la corne de rhinocéros, à tel point qu’ils souhaitent que ceux-ci soient tués ? La plupart d’entre-nous, et probablement vous aussi, nous en faisons une idée à ce sujet qui ne correspond pas à la réalité.

La demande globale de cornes de rhinocéros a été portée à la lumière du jour en mars 2017, lorsqu’un crime a été commis qui en a choqué plus d’un, car il était particulièrement horrible et inattendu. Des braconniers se sont introduits dans une réserve du zoo de Thoiry, en banlieue parisienne à la faveur de la nuit, pour tuer Vince, un rhinocéros blanc âgé de 4 ans. Les braconniers ont tiré trois fois sur Vince, à la tête, et sa corne principale a été coupée avec une tronçonneuse. La plus petite de ses cornes n’a été que partiellement coupée.

Cornes de rhinocéros
(Credit: ESO under Creative Commons Attribution 3.0 Unported License)

À ce moment,le prix de la corne de rhinocéros s’échangeait au marché noir pour 53000€/kg, et achetée préférentiellement en bitcoin afin de rendre la transaction intraçable. Ce prix est environ 40% plus cher que l’or. Nous ne connaissons pas le poids de la corne découpée à Vince, mais les rhinocéros blancs sont les plus gros parmi tous les rhinocéros. Leur corne a un poids moyen de 4kg. Cela signifie que les braconniers ont obtenu un butin de 215000€. Prendre conscience de ce montant, environ un quart de millions d’euros, virtuellement sans surveillance, nous rend plus vraisemblable que l’appât du gain ait pu pousser des braconniers à passer à l’acte. Qui aurait pu penser qu’une réserve d’animaux aurait pu avoir besoin d’un niveau de sécurité élevé ?

Ces braconniers risquent gros. En effet, tuer un animal inscrit à la liste des espèces menacées, plus s’adonner au trafic d’ivoire d’un animal décédé après 1975 (ce qui inclut la corne de rhinocéros), fait qu’ils risquent une peine de 4 ans d’emprisonnement, et une amende de 750000€.

Pourquoi ces criminels ont-ils prélevé une corne de rhinocéros ? À quel marché est-il destiné ? Comme beaucoup de contrebande d’espèces menacées, le marché qui génère un énorme montant de cash flow est celui de l’industrie de la médecine alternative de l’Asie du Sud-est.

Dans la Chine préscientifique, l’apothicaire Li Shizen a écrit le recueil de médecine dénommé Bencao gangmu, un livre encyclopédique, fondateur, et le mieux que l’ont puisse faire à l’époque, avec les connaissances de l’époque, c’est-à-dire avec quasiment aucune connaissance réelle de comment le corps, ou les maladies, fonctionnent. Tout ce que vous pouvez lire en français ou en anglais à ce sujet vous montrera que Li a listé toutes les utilisations de la corne de rhinocéros, afin de traiter un peu tout : maux de tête, fièvres, rhumatismes, morsures de serpent, et possession par des esprits maléfiques. Brian Dunning, du site Skeptoid a essayé de vérifier ceci, mais tout ce qu’il a pu trouver dans les écrits de Li concerne la corne d’antilope, ou de buffle. Si Li Shizen est une figure d’autorité, ce n’est pas à ce moment que les médications à base de corne de rhinocéros sont entrées à la pharmacopée de la médecine traditionnelle chinoise.
La première référence que Brian Dunniong a pu trouver est bien ultérieure, car elle date de… 1987 !! dans une compilation appelée Shen Nong Ben Cao Jing, ou Le classique de la matière médicale du Laboureur céleste. Ce livre a une histoire réellement compliquée, mais il est vraisemblable que les références à la corne de rhinocéros soient plus anciennes, dans des écrits qui se sont perdus. Ce livre est considéré comme issu de tradition orale remontant à 221 av. J.-C., qui a été compilé dans un livre qui aurait été perdu ; par la suite, de nombreux auteurs à travers les âges ont écrit leur propre version de ce livre, avec leurs propres interprétations. La version de 1987 est disponible, et il est possible de chercher dans le texte ce qui concerne la corne de rhinocéros (appelée xi jiao). Mis à part deux brèves mentions, voici l’intégrale de ce que l’on trouve :

Elle tue principalement les toxines gu, les afflux démoniaques, et la matière spirituelle. Elle garde éloignés le mauvais Qi, les mauvaises substances, expulse le mal, et soigne des centaines de toxines.

Sachant que c’est un livre de 200 pages, cela ne donne pas l’impression que la corne de rhinocéros est si importante dans la médecine traditionnelle chinoise. En réalité, le président de l’association des médecines traditionnelles chinoises du Royaume-Unis a indiqué au magasine Nature en 2011 que les applications de la corne de rhinocéros ne sont pas nombreuses. Non à cause de son coût prohibitif, mais, car elle a peu d’applications cliniques.

Il n’a pas non plus été considéré ni comme un aphrodisiaque ni comme un remède contre l’impuissance. Ce sont purement des inventions du 20e siècle par des auteurs occidentaux. Bien que ce soit des légendes urbaines largement répandues.

Pour trouver une application thérapeutique de la corne de rhinocéros dans les siècles passés, il ne faut pas regarder il y a bien longtemps, ni si loin à l’Est. En effet, un numéro de 1889 du Pharmaceutical Journal of Transactions contient un article en français indiquant les différents mérites d’enrober les pilules avec de la kératine, pour protéger les substances actives de l’acide de l’estomac. D’où vient cette kératine :

Sous le terme “kératine”, nous désignons certains produits obtenus en diluant différents tissus cornés, comme les poils, ongles, cornes, plumes, épidermes, dilués successivement dans de l’éther, de l’alcool, de l’eau, puis des acides dilués.

La kératine, bien entendu, est la composition principale des cornes de rhinocéros.

l’enrobage des pilules avec de la kératine, qui est insoluble dans le suc gastrique, n’est pas dissous avant d’atteindre les intestins, où ils rencontrent de la bile alcaline qui dissout la kératine.

Heureusement, maintenant nous avons à notre disposition de nombreuses autres façon d’enrober nos pilules, et n’avons plus besoin d’avoir recourt à des sources de protéines animales. Mais curieusement, c’est la même propriété qui était utilisée pour une tout autre raison. Cette propriété qui permet à la kératine de ne pas se dissoudre dans un milieu acide, mais de se dissoudre dans un milieu alcalin a conduit à utiliser des bols conçus en corne de rhinocéros pour une utilisation inattendue : détecter le poison.

La plupart des poisons utilisés par des assassins étaient basés sur des alcaloïdes, dont le plus connu est la ciguë (celle utilisée pour exécuter Socrates) et les flèches au curare (dont les Européens ont pris connaissance pour la première fois lorsque des Amérindiens l’ont utilisé pour tuer deux marins de l’équipage de Christophe Colomb). Alcaloïde qui sont (évidement) alcalins réagissent avec la kératine et moussant et émettant du sulfure d’hydrogène, ce qui permet de détecter lorsque, par exemple, du poison est versé dans un bol en corne de rhinocéros.

On trouve dans de nombreux musées d’Europe et d’Asie, des bols de libation fabriqués en corne de rhinocéros. Le plus ancien connu date de la dynastie Tang de l’époque 618-907. Plus personne n’en fabrique de nos jours, et ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher pour la contrebande actuelle de corne de rhinocéros.

Pour une autre utilisation de la corne de rhinocéros, ce n’est pas la substance qui est souhaitée, mais bien qu’elle soit issue d’une corne de rhinocéros. Ce qui implique qu’une substance équivalente n’est pas souhaitée. En effet il existe au Yémen des dagues incurvées nommées jambiyas, que l’oin offre lorsqu’un enfant atteint l’âge de 12 ans. Les jambiyas les plus demandées sont ceux dont le manche est fabriqué en corne de rhinocéros en signe de virilité. Mais bien que la tradition culturelle soit profondément enracinée, et que certains armuriers sont prêts à payer en bitcoins sur le marché noir pour satisfaire leurs clients pour un prix élevé, ceci ne consiste pas en un gros débouché.

Nous savons donc maintenant à quoi la corne de rhinocéros n’est pas utilisée. Ni dans les bols de libation pour détecter le poison ni dans les aphrodisiaques chinois (ils ne l’ont jamais été), ni dans le jambiya, ni dans une autre utilisation de la médecine traditionnelle chinoise. Alors, où ces cornes vont-elles ? Qui peut bien vouloir les utiliser ?Pourquoi ce marché de contrebande est-il en pleine expansion, avec un prix ayant été multiplié par 10 au cours de la dernière décennie ? La demande vient d’une seule et unique utilisation : un traitement alternatif tout ce qu’il y a de plus moderne, contre le cancer, au Vietnam.

Cela a commencé par une rumeur au milieu des années 2000, lorsqu’un politicien vietnamien a proclamé avoir guéri son cancer avec de la poudre de corne de rhinocéros. Presque immédiatement de nombreux Vietnamiens fortunés atteints de cancer ont dépensé sans compter pour obtenir la poudre miraculeuse. En 2007, 13 rhinocéros ont été tués par des braconniers en Afrique du Sud. En 2008, à cause de l’histoire de ce politicien vietnamien ce nombre a été multiplié par 6, pour atteindre 83. Mais ça ne s’est pas arrêté là : chaque année depuis ce moment, le nombre de rhinocéros braconné en Afrique du Sud a augmenté, pour atteindre un sommet vertigineux de 1215 !! animaux tués pour leurs cornes en 2014. Ce nombre a encore augmenté en 2016 (NdT : finalement en 2020 ce nombre bien que très élevé a fini par diminuer un peu).

Le premier à s’en aller fut le rhinocéros de Java. En 2011 il a été déclaré espèce éteinte au Vietnam, lorsque le dernier a été trouvé mort, sa corne sciée. Autrefois présent dans toute l’Asie du Sud-est, il est maintenant en danger critique d’extinction, représenté par quelques spécimens à l’extrémité ouest de Java. Le rhinocéros de Sumatra va probablement suivre le même destin ; les deux espèces le représentant ne comportent plus que quelques dizaines d’individus uniquement représentés dans des réserves ou des zoos. Il est également en danger critique d’extinction. Pendant plus de dix ans, les chasseurs vietnamiens ont raflé tous les permis légaux de chasser le rhinocéros en Afrique.

De la corne de rhinocéros pour soigner le cancer ? Au-delà des problèmes éthiques, cela fonctionne-t-il vraiment ? Pas selon la médecine traditionnelle chinoise, car cela n’a jamais été mentionné. Et certainement pas non plus selon la médecine. Il n’’a jamais été montré par aucune observation que la corne de rhinocéros pouvait soigner le cancer — mis à part une affirmation d’une légende urbaine mentionnant un politicien vietnamien. Aucune hypothèse vraisemblable ne peut nous laisser penser que cela peut marcher. Il est possible que la kératine puisse avoir une application dans le traitement médical du cancer. Ainsi, elle est utilisée comme traceur, car en se fixant aux cellules cancéreuses, elle permet de délivrer une substance anticancéreuse active directement là où elle est le plus efficace. Mais toute kératine fait l’affaire, et il n’y a aucune raison d’aller la chercher dans des cornes de rhinocéros.

La vérité est que l’appétit pour la corne de rhinocéros des Vietnamiens est une mode pseudo-scientifique, comme les régimes sans gluten en occident. C’est le résultat d’une éducation scientifique défaillante combinée à une propension à la pensée anecdotique : “ça fonctionne, car j’en ai entendu parler sur internet”. Réfléchissez un peu au nombre de rhinocéros massacrés par les chasseurs et les braconniers pour leur scier leurs cornes. Les croyances ne sont pas anodines, elles ont des conséquences qui peuvent être dramatiques. La pensée pseudo-scientifique est un chemin qui ne mène pas à grand-chose de bon.

Références
    • Bourquelot, E. “Keratin and Keratinized Pills.” The Pharmaceutical Journal and Transactions. 22 Jun. 1889, Volume XIX: 1035.
    • Cammann, S. “Cult of the Jambiya.” Expedition. 1 Jan. 1977, Volume 19, Issue 2: 27-34.
    • Chapman, J. “Chinese rhinoceros horn carvings and their value as dating tools.” Oriental Art. 1 Jan. 1982, Volume 28, Number 1: 159-164.
    • Garric, A. “Un rhinocéros abattu au zoo de Thoiry, sa corne tronçonnée.” Blogs. Le Monde, 7 Mar. 2017. Web. 8 Mar. 2017. http://ecologie.blog.lemonde.fr/2017/03/07/un-rhinoceros-abattu-au-zoo-de-thoiry-sa-corne-tronconnee/
    • Graham-Rowe, D. “Biodiversity: Endangered and in Demand.” Nature. 20 Dec. 2011, Volume 480, Issue 7378: S101-S103.
    • IUCN. “Ceratotherium simum (Square-lipped Rhinoceros, White Rhino, White Rhinoceros).” The IUCN Red List of Threatened Species. International Union for Conservation of Nature and Natural Resources, 5 Jul. 2009. Web. 8 Mar. 2017. http://www.iucnredlist.org/details/4185/0
    • Staletovich, J. “Second South Florida man nabbed in illegal trade of rhino horns.” Environment. Miami Herald, 21 Jan. 2015. Web. 9 Mar. 2017. http://www.miamiherald.com/news/local/environment/article7859277.html
    • Watts, J. “Cure for Cancer Rumor Killed Off Vietnam’s Rhinos.” Environment. The Guardian, 25 Nov. 2011. Web. 9 Mar. 2017. https://www.theguardian.com/environment/2011/nov/25/cure-cancer-rhino-horn-vietnam
    • Yang, S. The Divine Farmer’s Materia Medica: A Translation of the Shen Nong Ben Cao Jing. Boulder: Blue Poppy Press, 1998. 82.
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Posté le 23 mars 2020 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Stanislas Francfort

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