Déconstruire la conspiration des Rothschild

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Comment cette famille de banquiers juifs a été accusée d’être à l’origine de conspirations mondiales ?


Cet article est une traduction de l'article Deconstructing the Rothschild Conspiracy.
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Aujourd’hui nous allons poser notre regard sceptique sur la famille Rothschild, cette fameuse dynastie de banquiers dont le nom est lié à une multitude de théories conspirationnistes. Quasiment tous les sites web de théories du complot qui présument que les gouvernements du monde entier agissent sous la tutelle d’un conseil directoire secret pointent du doigt la famille Rothschild. Nous allons considérer cette mystérieuse famille d’un point de vue moderne , voir qui ils sont vraiment et ce qu’ils font, et montrer exactement les « preuves » qui montrent qu’ils dirigent effectivement les affaires du monde. Pourquoi donc des superpuissances telles que les États-Unis d’Amérique, la Russie, ou bien la Chine, abandonneraient-elles volontairement leur souveraineté, mèneraient des guerres et exerceraient un contrôle des marchés financiers à partir d’instructions venues d’au-dessus ? D’après les conspirationnistes, la réponse est l’argent.

Mayer Amschel Rothschild
Mayer Amschel Rothschild
(Credit: Public domain image)

Poussés par leur quête d’argent, on dit que les Rothschild ont assassiné des présidents américains, et déclenché toutes les guerres depuis les années 1800 de façon à pouvoir financer les deux parties. Certains disent que les Rothschild (qui sont juifs) ont financé l’holocauste, tandis que d’autres prétendent qu’ils sont le vrai pouvoir à l’origine de la création d’Israël. Depuis toujours ils ont la volonté de faire tout ce qu’ils peuvent pour amasser de l’argent. En fait, un des premiers et des plus influents des Rothschild, Nathan, aurait dit :

« Je me moque de la marionnette qui est mise sur le trône d’Angleterre pour régner sur l’empire où le soleil ne se couche jamais. L’homme qui contrôle la distribution de la monnaie britannique contrôle l’Empire britannique, et je contrôle la distribution de la monnaie britannique ».

L’histoire tout entière des Rothschild est celle de l’argent, et elle commence au XVIIIe siècle. Elle est peut-être largement responsable de cette croyance moderne que ce sont les juifs qui contrôlent la gestion et la distribution de l’argent dans le monde, croyance dont l’origine n’est en fait pas complètement connue. À travers l’Europe chrétienne, il était courant pour des institutions antisémites d’interdire aux juifs d’être propriétaires. Ceci a poussé les hommes d’affaires juifs à s’orienter vers le commerce et la finance où l’argent peut être gardé en liquide et facilement transféré ou caché. En privant les juifs d’un accès à la stabilité de la propriété, les chrétiens ont involontairement forcé les juifs de l’époque à acquérir une expertise financière poussée. De plus, l’interprétation des évangiles interdisait interdisaient aux chrétiens de pratiquer l’usure.

Le plus influent de ces experts financiers était Mayer Amschel Rothschlid né en 1744 dans un taudis juif de Francfort. On ne sait pas grand-chose du début de sa vie, juste qu’elle devait être comme celles de dizaine de milliers de personnes bannies et marginalisées. Mais quand il eut atteint l’âge de devenir apprenti, il travailla dans une petite banque de Hambourg où il apprit le commerce. De retour à Francfort à 19 ans, il proposa ses propres services bancaires. Bien que ces prestations fussent modestes, il commença par le commerce de pièces rares et à des investissements s’y rapportant. Il était énergique, intelligent, et surtout, il était charismatique. Il était de plus malin, recherchant une clientèle riche et s’associant avec la noblesse dès qu’il le pouvait. À l’âge de 40 ans, il consolida sa relation avec son partenaire d’affaires le plus important : le propriétaire terrien William, électeur de Hesse, un des très rares nobles habilités à élire l’empereur à la tête du Saint Empire Romain. Quand William était jeune, il s’était impliqué dans le commerce des pièces rares avec le père de Mayer. Les deux se connaissaient donc depuis toujours. Lorsque William hérita de l’immense fortune de son père, son amitié avec Mayer donna l’opportunité à celui-ci de mener des transactions internationales plus importantes.

C’est le moment à partir duquel le nom des Rothschild commença à être mêlé à des histoires de manipulation d’argent, en arrière-plan d’actes de guerre. Mayer croyait fermement que le monde des affaires était une histoire de famille, et insista pour que ses propres fils — il en eut cinq — deviennent ses partenaires d’affaires. Ce qu’il fit ensuite devint un modèle pour beaucoup de puissants financiers juifs qui vinrent ensuite : il installa chacun de ses cinq fils à la tête des cinq centres financiers majeurs en Europe. L’aîné Amschel Mayer Rothschild fût placé à Francfort, Salomon Mayer Rothschild à Vienne, Nathan Mayer Rothschild à Londres, Calmann Mayer Rothschild à Naples, et le plus jeune Jakob Mayer Rothschild à Paris.

Une des premières transactions de Mayer est à l’origine de la pseudo-histoire et des hyperboles entourant tout ce qui a trait aux Rothschild. Napoléon était en train de marcher sur l’Europe, et la version populaire de l’histoire dit que William donna l’intégralité de sa fortune à Mayer afin qu’elle ne tombe pas dans les mains de l’ennemi. Mayer réussit à cacher l’argent et à l’envoyer à son fils Nathan à Londres. Le bureau Rothschild londonien devait alors dépenser l’argent quelque part, et il décida de le prêter à la couronne britannique afin de financer son armée luttant contre Napoléon en Espagne et au Portugal, dans le cadre de la guerre de la péninsule. En fait, tout ce que William donna à Mayer fut des documents importants. Nathan gérait depuis bien longtemps la fortune de William, et beaucoup avait déjà été investi auprès de la couronne britannique. William n’était pas étranger à ces transactions, son père ayant lui-même fait sa richesse du début en finançant la guerre des Britanniques dans les colonies américaines, quelques décennies plus tôt.

Néanmoins, l’investissement averti des Rothschild avec l’argent de William finit par fructifier, ramassant suffisamment d’intérêts qui vinrent grossir leur propre richesse, et éventuellement dépasser l’investissement d’origine de leur client. Ceci marqua la naissance de la dynastie bancaire des Rothschild.
Quatre des cinq fils de Mayer eurent également des fils de leur côté, la plupart d’entre eux furent envoyés à la tête de bureaux dans d’autres centres financiers. Par décret de Mayer, les membres de la famille se marièrent entre eux avec les premiers et les seconds cousins, gardant la compagnie hermétique aux personnes extérieures. À leur apogée, si la richesse des Rothschild avait été mise en commun, elle aurait été la fortune la plus importante de toute l’histoire. Des douzaines de manoirs faramineux détenus par des membres de la famille parsemèrent l’Europe. À travers le XIXe siècle, la société N.M. Rothschild & Fils à Londres remplit le rôle aujourd’hui dévolu au Fond Monétaire International (FMI), stabilisant les devises des principaux gouvernements du monde. Ils firent beaucoup de profits, mais fournirent aussi un service international crucial.

Les coûts des deux guerres mondiales surpassèrent les capacités financières de n’importe quelles banques, qu’elles soient Rothschild ou autre, conduisirent à la création du Fond Monétaire International. Cela marqua la fin de cette activité des Rothschild. Par ailleurs, le régime nazi dévasta la branche autrichienne des Rothschild et s’empara de tous leurs actifs. Les membres de la famille réussirent à s’échapper aux États-Unis, mais perdirent toute leur fortune au profit des nazis, y compris un grand nombre de palaces et une énorme quantité d’œuvres d’art. Les actifs bancaires saisis devinrent la propriété de l’Allemagne nazie, et cet état de fait constitue la seule parcelle de vérité parmi les propos qui affirment que les Rothschild ont « financé l’holocauste ».

Au moment de la création de l’État d’Israël dans les années 1940, des centaines de descendants des Rothschild travaillaient pour beaucoup toujours dans le secteur bancaire ou en gestion d’actifs, mais aussi en philanthropie ou dans d’autres secteurs d’activité. Certains ont soutenu la création d’Israël, d’autres y étaient passionnément opposés. L’idée d’un seul et même clan Rothschild avait fait long feu. Il est sûr que beaucoup d’institutions financières étaient impliquées dans l’Israël des premiers jours, certaines étaient des banques Rothschild, certaines ne l’étaient pas. C’est la distorsion d’évènements ordinaires en actions sombres et puissantes qui caractérise le plus les conspirations au sujet des Rothschild.

Un cas d’espèce : en 1815 à la bataille de Waterloo, les messagers des Rothschild ont été capables d’apporter la nouvelle de la victoire britannique à Nathan une journée entière avant qu’elle ne parvienne au gouvernement. Nathan acheta des titres à faible prix lorsqu’ils étaient fluctuants à cause du climat d’incertitude, et réalisa une très bonne opération le jour suivant quand la nouvelle officielle arriva et que les prix montèrent. La version de la théorie du complot établit que Nathan a tout d’abord vendu ses titres sur le marché pour faire croire aux autres investisseurs qu’il savait que la bataille était perdue. Grâce à cette ruse, il aurait pu multiplier la fortune de la famille. Dans les faits, ce sujet n’a pas laissé de trace historique avant un film allemand de 1940 appelé « Die Rothschild Aktien auf Waterloo », décrit comme le premier film manifeste antisémite du IIIe Reich. La vérité est que la banque Rothschild avait déjà massivement investi en pariant sur une guerre prolongée, et que ce gain à court terme avec la vente des titres n’a fait que décaler dans le temps une perte sur le long terme.

Une de leur plus fameuse transaction arriva en 1825 quand des banques anglaises non réglementées connurent toutes une crise due à une gestion déficiente des taux d’intérêt. Nathan Rothschild avait un peu plus tôt acheté une énorme quantité d’or à la banque d’Angleterre alors en difficulté, à un prix défiant toute concurrence, et l’avait ensuite revendu à la banque de France. Quand la banque d’Angleterre souffrit d’une crise de liquidité alors que les dépositaires venaient retirer leurs fonds, elle put emprunter en retour l’argent de Nathan, et évita ainsi le désastre. Presque tous les sites web conspirationnistes prétendent que c’est de cette manière que les Rothschild ont « pris le contrôle de la banque d’Angleterre ». Cependant, c’est faux, ils leur ont fait un prêt qui a ensuite été remboursé. Quelques années plus tard, un descendant des Rothschild siégea parmi le directoire de la banque d’Angleterre pendant quelque temps, mais aucune logique ne pourrait défendre l’idée que leur transaction de 1825 constitua « une prise de contrôle ».

En fait, cette fameuse citation de Nathan Rothschild à propos du « contrôle de la distribution de l’argent britannique » s’avère n’être qu’une fabrication. Je n’ai trouvé aucune source originelle de la citation, bien qu’elle soit répétée dans des douzaines de livres conspirationnistes et des dizaines de milliers de sites web conspirationnistes. J’ai fait une recherche approfondie de toutes les archives journalistiques datant de la vie de Nathan, et des amis ont vérifié dans plusieurs systèmes de bibliothèques universitaires. Aucune citation de la sorte n’apparaît dans la littérature académique. Après une telle recherche approfondie, je suis confiant d’affirmer qu’il n’a jamais fait cette déclaration.

Mais cette citation semble contenir une partie de vérité. L’originale est attribuée au père de Nathan, Mayer Rothschild : « Donnez-moi le contrôle de la distribution de l’argent d’une nation, et je me moquerai de qui fabrique ses lois ».

Mais comme la plus longue et plus spécifique citation attribuée à Nathan, même celle-ci s’avère être apocryphe. L’auteur G. Edward Griffin réussit cependant à remonter à son origine, et il trouva ceci :

Le sénateur Robert L. Owen le cita. C’était un ancien président du « Comité sénatorial des banques et de la monnaie », et un des promoteurs du « Federal Reserve Act, National Economy and the Banking System » (Washington DC. : U.S. Government Printing Office, 1939), p. 99. Cette citation n’a pas pu être vérifiée dans un document de travail précèdent. Toutefois, la vie et les réalisations de l’aîné des Rothschild laissent penser que ce point de vue était en fait sa propre vision et son principe directeur.

Et c’est certainement vrai. À l’époque des Rothschild, avant la régulation bancaire et les lois anti trusts, il était en effet possible pour de petits groupes d’individus de gagner le contrôle d’intérêts dans suffisamment d’institutions financières. Ils pouvaient alors prétendre qu’ils « contrôlaient » la distribution de l’argent d’une nation. À l’évidence le sénateur a fabriqué la citation pour agrémenter n’importe quel discours qu’il faisait, et l’a attribué à un nom fameux pour lui donner plus de poids.

Certains prétendent que les Rothschild possèdent la moitié de la richesse du monde. Si c’est le cas, c’est seulement de la même manière que vous-même. N’importe qui ayant un compte en banque rémunérant des intérêts, possède indirectement des actions dans des fonds dans lesquels la banque a investi. Ces fonds possèdent eux-mêmes des actions dans d’autres fonds ainsi que dans des compagnies publiques, et ainsi de suite. À un certain niveau, toute entité financière possède, et est possédée par une autre entité, et cela, dans tous les pays du monde. La notion que quelqu’un puisse « contrôler les finances du monde » est grotesque.

Aujourd’hui la structure monolithique de la maison Rothschild avec des connexions vers toutes les entreprises d’affaires portant le même nom, n’existe plus. Seule la société Rothschild Continuation Holdings AG pourrait s’en rapprocher. C’est une compagnie suisse qui gère les intérêts de beaucoup d’institutions financées par les Rothschild. Il n’y a plus de membres de la famille Rothschild à la tête de son comité de direction (le dernier a pris sa retraite en 2011). Cependant on pense qu’environ huit Rothschild y possèdent des parts (comme beaucoup de compagnies tenues en holding, la gestion est privée et les archives ne sont pas publiques). Les autres propriétaires sont la société Rabobank et la Holding Jardine Matheson basée à Hong Kong. Les fonds Rothschild qui y sont gérés se concentrent sur les fusions et les acquisitions d’entreprises. Ne vous y trompez pas, c’est une importante société à succès, avec des milliards de dollars en actifs. Mais c’est un petit poisson relativement aux autres, au milieu d’un océan d’institutions financières mondiales qui brassent des trillions de dollars d’actifs. On y trouve : Deutsche Bank, Groupe Mitsubishi UFJ Financial, HSBC Holdings, BNP Paribas, Japan Post Bank, Groupe Crédit Agricole, Barclays PLC, Industrial & Commercial Bank of China, Groupe Royal Bank of Scotland, JP Morgan Chase & Co., et de nombreux autres. N’importe qui accuserait la famille dispersée des Rothschild de « contrôler » les banques mondiales, souffrirait d’un profond désordre intérieur. Cette assertion est périmée d’environ cent ans.

D’après mon analyse, les Rothschild n’ont pas à être vus comme des conspirateurs maléfiques œuvrant dans l’ombre, mais comme les personnages d’une grande histoire à succès. Elle raconte le parcours de pauvres devenus riches, partis de leur taudis juif pour arriver au financement de la défaite de Napoléon. De nos jours le prix de l’or est fixé deux fois par jour par cinq membres de la « London Bullion Association » : Barclays Capital, Deutsche Bank, Scotiabank, HSBC et la Société Générale. Ils réalisent leur réunion biquotidienne par téléphone. Aujourd’hui c’est un simple rituel financier, mais jusqu’en 2004, cette réunion ressemblait à un rendez-vous traditionnel d’un autre siècle. Au même titre que le son de la cloche à la bourse de New York : parmi les cinq représentants un Rothschild rencontrait les autres personnes dans une pièce lambrissée au bureau londonien de N. M. Rothschild & Fils. Ce rituel appartient désormais au passé, tout comme la puissance de la plus grande dynastie financière du monde.

Références
    • Anonymous. “Alleged Federal Reserve Ownership.” Web Skeptic: Researching outrageous claims on the internet. Anonymous, 10 Oct. 2008. Web. 18 May. 2012. http://webskeptic.wikidot.com/federal-reserve-ownership
    • Ferguson, N. The House of Rothschild: Money’s Prophets, 1798-1848. London: Weidenfeld & Nicolson, 1997.
    • Griffin, G. The Creature from Jekyll Island: A Second Look at the Federal Reserve. Westlake Village: American Media, 1994.
    • Kaplan, H. Nathan Mayer Rothschild and the Creation of a Dynasty: The Critical Years 1806-1816. Stanford: Stanford University Press, 2006.
    • Neal, L. “The Financial Crisis of 1825 and the Restructuring of the British Financial System.” Federal Reserve Bank of St. Louis: Review. 1 May 1998, Volume 1998: 53-76.
    • Reeves, J. The Rothschilds: The Financial Rulers of Nations. London: Sampson Low Marston Searle and Rivington, 1887.
    • Thomas, L. « The Man Who May Become the Richest Rothschild. » The New York Times. 9 Mar. 2007, Newspaper.
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Posté le 17 décembre 2018 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Fabrice Mevel

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