Les expériences de mort imminente

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Cet article est une traduction de l'article Near Death Experiences.
Posté avec la permission de Skeptoid Media. © 2014 Skeptoid Media, Inc. Copyright information.

Aujourd’hui nous allons nous mettre à flotter au milieu de la salle d’opération, regarder vers le bas pour découvrir notre propre corps étendu sur la table, avec le moniteur cardiaque bloqué sur un son continu et grave. On profitera de cette prise de hauteur pour faire un point sur ce qu’on raconte autour des expériences de mort imminente. Il arrive en effet que des personnes se retrouvent proches de la mort ou même temporairement mortes, soit à l’issue d’un accident soit pendant un acte de secours médical d’urgence, et qui parviennent ensuite à être réanimées. Parmi eux, un petit pourcentage raconte leur expérience et affirment que cet évènement leur a permis de franchir le seuil d’un passage vers une autre vie. Certains auteurs et chercheurs ont catalogué ces témoignages et concluent que ces expériences permettent d’entrevoir l’au-delà. D’autres, plus sceptiques ont affirmé que ces récits étaient la conséquence naturelle et prévisible d’une faible alimentation du cerveau en oxygène. Il semble qu’il y ait ici l’occasion de jeter un œil critique sur cette affaire.

Ascencion des bénis, Jérôme Bosch
Ascencion des bénis, Jérôme Bosch
(Credit: Public Domain)

Un point de départ couramment adopté lors de l’examen de tels récits et l’application du principe dit du « rasoir d’Ockham ». Celui-ci établit que l’explication qui requiert le moins possible de nouvelles hypothèses à propos de notre monde est probablement la bonne explication. En d’autres mots, la véritable explication est celle qui est le plus compatible avec notre compréhension des phénomènes qui régissent le monde. L’explication super naturelle des expériences de mort imminente (EMI) implique l’existence d’une vie après la mort, qu’il s’agisse du paradis, de l’enfer ou de n’importe quel lieu. Pour la science, qui n’a jamais pu trouver aucune raison de suspecter une vie après la mort, une telle prise de position serait une nouvelle et majeure hypothèse dans la compréhension de notre monde. Mais pour beaucoup de gens ayant des croyances religieuses, il n’y a pas lieu ici de faire cette hypothèse car c’est un état de fait : la vie au-delà de la mort est belle et bien réelle. Par conséquent, comme il ne s’agit pas pour eux d’une hypothèse mais d’une réalité, le principe du rasoir d’Ockham n’est pas applicable.

Probablement tout le monde s’accorde à dire que le cerveau humain est capable de générer des expériences surprenantes telles que des rêves incroyablement réalistes. La plupart d’entre nous avons déjà eu des pertes de connaissance, des étourdissements, des troubles plus ou moins sérieux parfois dramatiques, mais qui d’un point de vue purement médical sont explicables et n’ont rien d’irrationnel. Nous parlerons un peu plus tard de comment des cas d’EMI peuvent être créées par le cerveau au cours d’expériences particulières. En tout cas, même les personnes qui sont persuadées que les EMI permettent d’avoir un aperçu de la vie après la mort sont d’accord sur le fait qu’une expérience caractérisant une EMI peut aussi être attribuée à une cause naturelle. Ainsi pourquoi donc y a-t-il une insistance sur le fait que les EMI prouvent l’existence d’une vie après la mort ? (Le fait de voir une lumière vive au bout d’un tunnel ne prouve pas qu’il y ait une deuxième vie après être décédé, le patient a juste vu une lumière au bout du tunnel, NDT). En 1975 le Dr Raymond Moody publia « La vie après la vie » qui devint la base séminale d’un travail expliquant que les EMI étaient des preuves de la vie après la mort. Le Dr Moody est non seulement un fervent croyant de la vie dans l’au-delà, mais aussi de la réincarnation, arguant qu’il avait lui-même vécu neuf vies avant de vivre sa vie actuelle. Il rapporte dans son livre les cas de 150 personnes qui, après avoir été ressuscitées, ont toutes raconté des expériences extraordinaires.

Jetons un œil sur ces témoignages, en commençant par les basiques. Bien qu’il soit rare que deux histoires soient tout à fait identiques, il y a des thèmes communs. Un des plus courants est la visualisation rapide d’évènements de sa vie, comme un rembobinage de son existence entière ou d’épisodes importants même oubliés depuis longtemps, et qu’on appelle un compte rendu de vie. Le thème le plus populaire est peut-être celui de la lumière vive, chaleureuse et accueillante. Parfois il peut y avoir combinaison avec la sensation de flotter à travers un tunnel. Certaines EMI incluent des expériences de sortie de corps, avec généralement une impression de flottement dans l’air permettant de voir son propre corps au-dessus duquel s’affaire une équipe médicale. Des observations qui n’auraient pas pu être faites à partir de la position du corps ont aussi été rapportées. Des sujets avec des contraintes physiques tels que des aveugles, des sourds ou des paralysés, ont témoigné avoir retrouvé la pleine intégrité de leur corps pendant ces expériences.

D’autres personnes ont raconté qu’elles avaient rencontré des êtres chers décédés, ou des personnages religieux tels que Jésus ou Mahomet. Tout aussi souvent cependant, on trouve des témoignages de rencontres terrifiantes avec des monstres, des personnes détestées, ou bien encore le diable. Ainsi beaucoup d’expériences sont euphoriques mais beaucoup aussi offrent un sentiment de frayeur. La question est maintenant la suivante : peut-on grouper tous ces témoignages de façon à construire un modèle indéniable ? Y a-t-il assez de consistance et de prédictibilité qui permettent de conclure avec une bonne certitude qu’une vie après la mort existe, et que cette expérience va vous arriver lorsque l’heure sera venue ? C’est peu probable. Lorsque Skeptoid s’intéressa au phénomène acoustique d’ampleur mondiale connu sous le nom de « The Hum » (« le bourdonnement » en français, article disponible sur le site de skeptoid.com, NDT), nous avions trouvé suffisamment de variations dans les témoignages pour conclure qu’il y avait beaucoup d’origines probables qui n’avaient rien à voir entre elles. De même, les EMI sont similairement compliquées par beaucoup d’expériences aux origines indépendantes : effets dus à la drogue, hypoxie, traumatisme, anomalies du cerveau, ou simples rêves pour n’en citer que quelques-unes. On pourrait s’attendre à ce que les individus qui subissent ces situations fassent état d’expériences très semblables aux EMI. Penchons-nous sur les expériences de sortie de corps. Vous-même vous pouvez faire une recherche sur Internet et vous trouverez facilement des douzaines si ce n’est plus, d’histoires où quelqu’un s’est mis à flotter au-dessus de la table d’opération en faisant tout un tas d’observations à propos de l’équipe médicale, ou même de choses se produisant en dehors de la pièce. Je ne pourrai pas en faire une liste car il y en aurait trop, et je vous accorde que beaucoup de ces histoires semblent indéniables, que la seule explication possible est que la perspective de la personne était à l’extérieur de son propre corps. Ayant lu beaucoup de ces histoires, j’aurais trois observations à faire :

  1. Je connais un certain nombre d’anesthésistes et ils ne sont pas impressionnés par ces récits. Il est en effet commun pour des patients d’être en état d’éveil pendant une anesthésie générale. Ils sont alors capables de se souvenir de beaucoup de détails sur les gens, les objets et les procédures se déroulant dans la pièce. On peut donc s’attendre à ce qu’un certain nombre de patients prétendument inconscients témoignent de choses qui ne devraient pas être connues par des personnes endormies. En fait, la revue « The Lancet » a publié une étude en 2001 selon laquelle presque 20 % des patients ont retenu des souvenirs de choses qui se sont produites alors qu’ils étaient cliniquement morts.
  2. Ce qui est rarement ou jamais écrit est le fait que la plupart de ces compilations de souvenirs s’alimentent de détails qui sont faux, car simplement imaginés par les patients. Quand des auteurs font la synthèse de ces histoires dans le but de promouvoir l’idée des EMI, ils ont toujours tendance à exclure cette réalité. En fait la majorité de ces histoires n’a jamais été répertoriée nulle part de manière formelle. Si les expériences de sortie de corps permettaient véritablement d’aller dans l’au-delà, elles nous donneraient un aperçu de la vie après la mort où tout est faux, car basées sur des souvenirs imaginés.
  3. Certaines histoires ne peuvent cependant pas être expliquées par les deux remarques précédentes. Elles mentionnent des détails que le patient ne pouvait absolument pas connaître. Malheureusement, ces histoires restent anecdotiques même si elles sont troublantes et de fait intéressantes. Je souhaite qu’il y en ait plus de répertoriées et qu’on mette en place une réelle méthode de vérification de ces témoignages. En attendant, la démarche scientifique nous impose de hausser les épaules et de dire « pas de preuves donc on fera mieux la prochaine fois ». Afin d’illustrer la valeur des anecdotes quand il s’agit d’orienter des recherches, le Dr Penny Sartori plaça en 2001 des cartes à jouer sur le dessus d’armoires installées dans la salle d’opération d’un hôpital du Pays de Galles. Elle avait alors le rôle d’infirmière, tout en faisant partie d’une expérimentation contrôlée. Bien qu’elle croyait en la vie après la mort et qu’elle avait documenté quinze cas de sortie de corps par des patients au cours de ses recherches, pas une seule personne ne mentionna la présence de ces cartes.

Le compte rendu de vie, l’euphorie, les lumières brillantes et les rencontres avec des personnages sacrés ont tous été corrélés avec un fort taux de dioxyde de carbone dans le cerveau. Une étude publiée dans le journal « Critical Care » en 2010 montra que plus d’un cinquième des patients ayant subi un arrêt cardiaque puis réanimé, et qui témoignèrent ensuite de tels phénomènes, avaient tous un taux élevé de CO2 dans le cerveau. Mais ces patients étaient presque morts, et donc la corrélation avec une EMI est également possible puisqu’elle est liée à des conditions physiologiques (il y a une relation de cause à effet entre le taux élevé de CO2 et les EMI, mais on pourrait aussi soupçonner une relation de cause à effet entre le simple fait d’être mort et les EMI, peu importe si la personne a un taux élevé de CO2 dans son cerveau ou non, NDT). Pour parvenir à savoir laquelle des deux est la meilleure corrélation, nous aurions besoin de savoir si une EMI peut se produire quand une des conditions est présente ou bien quand elle est absente. Il s’avère que des recherches intensives ont été menées afin de caractériser les effets d’une baisse d’irrigation en sang du cerveau chez des individus. Ces recherches étaient conduites par la sainte patronne des expériences humaines à savoir l’armée américaine. Pendant quinze ans le Dr James Whinnery a placé des centaines de jeunes pilotes de chasse en pleine forme dans des centrifugeuses, dans le but de comprendre les effets extrêmes de la gravité sur ces personnes. Il les laissait dans la centrifugeuse jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent. Quand ils avaient atteint un point au-delà duquel l’irrigation du cerveau était insuffisante, ils perdaient aussitôt conscience. Parmi les témoignages fréquemment rapportés par les pilotes, on trouva ceux-ci : lumière brillante, impression de flotter dans un tunnel, sensation d’être hors de son corps, rêves réalistes d’endroit magnifiques, euphorie, souvenirs rapides d’évènements passés, rencontres avec des amis ou des parents, et plus encore. La liste correspond exactement aux évènements décrits par les personnes croyant avoir fait un aller-retour dans l’au-delà.

Qu’en est-il de la condition inverse ? Y a-t-il des témoignages documentés d’EMI de personne presque mortes dont le cerveau était normalement alimenté en oxygène ? S’il y en a, j’ai été incapable de les trouver. Ceci nous amène à penser que les EMI ne sont pas systématiquement liées à la proximité de la mort, mais bien à des conditions physiologiques particulières en l’occurrence un taux élevé de CO2 dans le cerveau. C’est en réalité un jeu de combinaison qui inclut hypoxie, hypercarbie et anoxie.

D’autres chercheurs ont aussi trouvé des moyens de reproduire des symptômes d’EMI sans qu’être proche de la mort. En 1996 le Dr Karl Jansen publia des résultats infaillibles au sujet d’EMI provoquées par la drogue kétamine. En 2002 la revue « Nature » publia une étude dans laquelle les expérimentateurs fournissaient directement une stimulation électrique à une partie du cerveau appelé gyrus angulaire et situé dans le lobe pariétal. Des sujets ont rapporté qu’ils avaient été capables de se voir allongés à partir d’un point de vue au niveau du plafond, et avaient pu communiquer des observations bien réelles. Certaines chirurgies du cerveau, la plupart traitant l’épilepsie, fournissent un très fort taux d’expérience de mort imminente parmi les témoignages des patients dont la vie n’est plus en danger. Mais les croyants et adeptes de la réincarnation feront vite remarquer que ce n’est pas parce que ces expériences ont une explication naturelle, qu’elles excluent la possibilité d’une existence après la mort. C’est vrai bien sûr. Nous aimerions avoir plus de preuves. La plupart des symptômes d’EMI, comme voir une lumière vive ou se sentir euphorique sont trop vagues pour servir de preuves de l’existence d’une vie après la mort. Le seul symptôme assez précis est la sensation de sortie de corps. Ce que la science aimerait faire, c’est mettre en place une expérimentation contrôlée dans laquelle une conscience désincarnée arriverait à compléter des objectifs selon un protocole bien défini. S’il y a une réelle volonté d’en savoir plus sur ce sujet, ce ne devrait pas être un problème. Mais ce n’est pas encore arrivé pour l’instant, personne n’a vu les cartes cachées du Dr Sartori, ou réussi des tests similaires. Mais l’espoir d’y arriver doit persister. En effet nous souhaitons tous que la mort ne soit pas la fin. Peut-être qu’un jour quelqu’un prouvera que Raymond Moody avait raison, et qu’il est possible de vivre neuf vies a l’instar des chats.

Le point de vue de mangouste.org sur cet article :

On pourra retenir ici la manière dont Brian Dunning s’y prend pour démêler le vrai du faux parmi ces témoignages d’expériences de mort imminente, et qui servent pour beaucoup à prouver qu’il y a une vie après la mort.

Tout d’abord il utilise le principe du rasoir d’Ockham qui implique d’utiliser les hypothèses les plus simples et rationnelles pour expliquer un phénomène. Mais comme pour beaucoup de croyants, la vie après la mort n’est pas une hypothèse mais une réalité, ce principe n’est pas utilisable.

Ensuite, il fait un état des lieux avec une recherche bibliographique des témoignages en vérifiant l’origine et la crédibilité des sources.

Vient ensuite l’analyse rationnelle du phénomène à travers un questionnement critique :

  • Une EMI est-elle vécue à chaque fois qu’un patient est en arrêt cardiaque ? Réponse : non
  • Est-ce qu’il y a une constance, une prédictibilité dans les témoignages ? Réponse : non
  • Peut-on vivre une EMI sans pour autant être proche de la mort ? Réponse : oui
  • Les EMI sont-elles être d’origine naturelle ? Réponse : oui

Il utilise ensuite des résultats de recherche scientifique pour montrer la relation de cause à effet entre le manque d’oxygénation du cerveau avec les EMI. Cette revue lui a permis de répondre aux questions suivantes :

Les EMI sont-elles provoquées par un excès de CO2 (ou manque d’oxygène) dans le cerveau ? D’après les études scientifiques menées à ce sujet, la réponse semble être oui.

Est-il possible de vivre une EMI tout en ayant un cerveau normalement oxygéné ? Apparemment non, aucune référence scientifique n’ayant été trouvée sur ce sujet.

Au vu des derniers résultats scientifiques, les EMI sont provoquées naturellement par un taux élevé de CO2 (et donc un faible taux d’O2) et non parce qu’on est proche de mourir.

Il finit par conclure que bien qu’il subsiste encore quelques zones d’ombre sur ce sujet, les EMI existent et s’expliquent, mais ne constituent pas des preuves de vie après la mort.

Voilà c’est fini, vous êtes arrivés à la fin de ce long texte parfois bien obscur. Comme quoi il faut toujours croire qu’il y a une lumière au bout du tunnel !

Références

    • Blackmore, S. “A Psychological Theory of the Out of Body Experience.” Journal of Parapsychology. 1 Sep. 1984, Volume 48, Number 3: 201-218.
    • Blanke, O., Ortigue, S., Landis, T., Seeck, M. “Stimulating illusory own-body perceptions.” Nature. 3 Oct. 2002, Volume 419: 269-270.
    • Braithwaite, J. “Towards a Cognitive Neuroscience of the Dying Brain.” The Skeptic. 1 Jul. 2008, Volume 21, Number 2.
    • Jansen, K. “Using ketamine to induce the near death experience: Mechanism of action and therapeutic potential.” Yearbook for Ethnomedicine and the Study of Consciousness. 1 Jan. 1995, Issue 4: 55-81.
    • Kruszelnicki, K. “Near-death myth alive and kicking.” ABC Science. Australian Broadcasting Corporation, 8 Mar. 2007. Web. 3 Jun. 2011. http://www.abc.net.au/science/articles/2007/03/08/1866095.htm
    • Moody, R. Coming Back: A Psychiatrist Explores Past-Life Journeys. New York: Bantam Books, 1991. 11-28.
    • Van Lommel, P., Van Wees, R., Meyers, V., Elfferich, I. “Near-death experience in survivors of cardiac arrest: A prospective study in the Netherlands.” The Lancet. 15 Dec. 2001, Volume 358: 2039-2045.
    • Whinnery, J., Whinnery, A. “Acceleration-Induced Loss of Consciousness: A Review of 500 Episodes.” Archives of Neurology. 1 Jul. 1990, Volume 47, Number 7: 764-776.
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Posté le 15 novembre 2018 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Fabrice Mevel

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