Pas besoin de l'essayer pour savoir que ça ne marche pas

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Essaie le avant de dire que ça ne marche pas... à moins qu'on veuille vraiment savoir si ça marche ou pas.


Cet article est une traduction de l'article Don't Try It Before You Knock It.
Posté avec la permission de Skeptoid Media. © 2014 Skeptoid Media, Inc. Copyright information.

Une des plus grande difficulté en vulgarisation scientifique, quand on parle des thérapies improbable ou improuvable, ce sont les personnes qui ont croient leurs perceptions personnelles plutôt que d'autres sources d'informations. En conséquence, ces personnes ne changent pas d'avis lorsqu'ils sont confrontés aux résultats d'une expérimentation qui contredit leur propre ressenti. Ils disent volontiers : "Je sais que ça marche, parce que ça a marché pour moi". Il peuvent l'exprimer ainsi : "ceux qui ne l'ont pas testé sur eux ne peuvent pas donner leur avis sur ce sujet, et encore moins dire que cela ne marche pas". Aujourd'hui nous allons expliquer pourquoi il est non seulement judicieux de ne pas prendre en compte son expérience personnelle (comme le font les bons expérimentateurs) mais de plus qu'il vaut mieux ne pas essayer quelque chose sur soi, afin d'apprendre réellement si ça fonctionne ou non. Nous pouvons donc affirmer "Pas besoin de l'essayer pour savoir que ça ne marche pas".

La raison principale qui fait que la plupart des expérimentateurs évitent comme la peste leurs expériences personnelles est que le cerveau humain est très mauvais pour collecter et analyser des données ; bien qu'il soit une machine efficace pour concevoir des expériences. Nos sens sont sujets aux illusions, ils nous trompent. Nous avons des variations d'humeur, des jours avec et des jours sans, des personnalités, des tendances, des envies. Nous avons nos biais personnels. Nous sommes les victimes d'une multitudes d'erreurs de perception. Nous faisons sans nous en apercevoir des interprétations de nos expériences personnelles, et chacun de nous les interprète différemment. C'est une folie d'espérer pouvoir faire confiance à un simple témoignage. Dans le cas où ce témoignage est issu d'une expérience personnelle, puis filtré par ses envies et ses biais, alors il est impossible que celui-ci reflète une représentation factuelle de ce qui s'est réellement passé.

Les scientifiques savent bien que leurs expériences personnelles ne valent rien en terme de réalité objective. Et que les témoignages sont de piètres indicateurs.

Hieronymus Bosch, « L'Escamoteur »
Hieronymus Bosch, « L'Escamoteur »
(Credit: Wikipedia)

Alors que devons nous faire si nous ne pouvons pas tester personnellement quelque chose dans le but de savoir si ça fonctionne ou non ? La réponse est simple : il faut concevoir un test. Un test rigoureusement établi (appelons ça un protocole de test), avec des contrôles, de l'introduction du hasard dans les échantillons du test (appelons cela randomisation). Si nous voulons savoir, par exemple, si écouter un son avec un "battement binaural (bineural beat)" aide à s'endormir, alors une méthode adaptée ne consiste pas à "essayer". En effet, nous savons que l'endormissement est sujet à des variations journalières pour de multiples raisons (fatigue, humeur, déroulement de la journée, sport, repas...), sans parler de l'attente que l'on a que ce battement binaural aide ou non à s'endormir. Une bonne méthode adaptée consiste a rechercher des études ayant implémenté un protocole de test contrôlé. Les sujets ayant subi le test ne savaient pas ce qu'ils écoutaient, ils ne savaient pas ce que le son était supposé leur faire, et la moitié d'entre eux écoutaient un placebo. Il faut donc faire la différence entre données rigoureuses et contrôlées, aggrémenté d'une étude statistique pertinente d'un côté, et de l'autre une expérience personnelle sujette à toutes les erreurs, volontaires ou non.

Donc soyez sur vos garde à chaque fois que vous entendez :

"Ne dis pas que ça ne fonctionne pas avant d'avoir essayé"

Nous savons que l'expérience personnelle est la pire des façons d'apprendre quelque chose de pertinent sur un sujet, comme nous venons de le voir ci-dessus. Mais en plus, une fois que nous avons testé nous même avec une l'expérience personnelle, nous avons perdu la capacité d'interpréter de manière objective les données. Ce n'est pas uniquement vrai pour les traitements médicaux, mais aussi pour ce que nous vivons, comme assister à une séance de spiritisme, de lecture psychique sur un auditoire, ou de voir un phénomène que nous interprétons comme un "fantôme", ou un ovni. Dans ces cas, le cerveau rend l'expérience personnelle extrêmement difficile à interpréter objectivement, particulièrement pour ceux qui ne sont pas familiers avec les méthodes scientifiques.

Si vous voulez vraiment apprendre quelque chose sur un sujet, les cas où l'expérience personnelle est utile, plutôt que nuisible, sont vraiment très rares.

"J'étais sceptique sur ce sujet avant de l'essayer."

Non. Le sceptique ne l'aurait pas essayé, pour les raisons que nous venons d'expliquer. Il se serait référé à une étude ayant implémenté un protocole de test rigoureux et une étude statistique sérieuse. Que votre expérience personnelle vous ait convaincu ainsi montre que vous êtes crédule, non sceptique.

"Je sais que ça marche parce que ça a marché sur moi."

C'est peut-être la plus fréquente des confusions à ce sujet : confondre une expérience personnelle avec une expérience universelle. Une évaluation d'une unique personne, ayant un ressenti à un moment ne signifie pas que les autres personnes feront la même évaluation à un autre moment, dans d'autres circonstances.

Si nous nous penchons sur les jeux olympiques de Rio, où de nombreux athlètes des États-Unis (un leader mondial dans les traitements alternatifs non scientifiques) et même issus d'autres pays portaient des ventouses pour soigner leurs contusions, et des bandes "de kinésiologie" aussi élastiques que colorées. Ces deux thérapies alternatives souffrent d'une absence complète de preuve qu'elles ont un quelconque effet. Elle n'ont pas non plus d'explication plausible. Cependant, malgré les solides preuves montrant qu'elles n'ont aucun effet positif, de nombreux athlètes, au plus haut niveau mondial les utilisent. Et les meilleurs soigneurs les administrent. Pour quelle raison ??? Simplement car leur expérience personnelle leur a dit que ça fonctionnait. Aux jeux olympiques, les athlètes suivent une discipline très stricte : alimentation, repos, massages, soins par le froid, et toute une batterie de soins. Dans un tel environnement, n'importe quel truc additionnel sera corrélé avec des bonnes performances et une récupération rapide. Quelque soit le truc le plus farfelu qui sera essayé, l'expérience personnelles nous fera croire que ça marche. L'excellent nageur Michael Phelps aurait tout autant gagné ses 23 médailles d'or si j'avais avant ses épreuves tourné autour de lui en hululant et agitant un hochet. Et si son soigneur lui avait dit que ça faisait parti de la nouvelle thérapie, lui même, son soigneur, et moi nous aurions cru à l'efficacité de cette danse. Nous serions prêts à essayer de convaincre notre entourage.

Dire que quelque chose est efficace parce que ça a apparemment marché quand vous l'avez essayé, c'est ce que toute personne rationnelle et intelligente fera. Notre cerveau réfléchit et tire ses conclusions ainsi. Par contre, c'est une méthode non scientifique qui mène a des dérives et à de fausses conclusions. Des conclusions aussi fausses que celles du genre "c'est mon humeur qui a causé la météo d'aujourd'hui".

Voici une autre façon courante de mettre l'expérience personnelle au dessus des preuves scientifiques. Avez-vous déjà entendu parlé un créationniste essayant de vous convaincre que la terre n'a pas plus de 4000 ans ?

"Y étais-tu pour te permettre d'en parler ?"

La conséquence évidente d'une telle façon de voir les choses est qu'un scientifique qui n'était pas sur place des millénaires dans le passé ne peut pas savoir quoique ce soit de ces événements. Ceci montre également une ignorance sur la façon dont la science fonctionne. En réalité les conclusions scientifiques ne se basent jamais sur des rapports personnels, mais uniquement sur des collectes de données factuelles et des mécanismes que l'on peut tester. Personne n'est jamais allé sur le soleil, mais pourtant nous pouvons mesurer et analyser les différents types de radiations qui en sortent. Essayer de piéger un scientifique ne lui demandant "y étais-tu ?" est une erreur de la même veine qu'affirmer qu'on est expert en thermodynamique car on a simplement regardé sur Youtube un farfelu qui a fait une vidéo sur le mouvement perpétuel. La science de la thermodynamique existe indépendemment de Youtube ; et les preuves géologiques existent indépendemment du fait que quelqu'un était là pour observer les débuts de la terre ou non.

Voici une question que l'on me pose presque à chaque fois que je fais un épisode sur "tourne-le-roue-et-invente-une-nouvelle-thérapie-alternative-bidon" :

"Quel mal y a-t-il si cette personne se sent mieux ?"

Le problème est que cette nouvelle thérapie n'est probablement pas ce qui fait que cette personne se sent mieux. Mais maintenant qu'elle y croit, elle dépensera son argent dans cette thérapie, et modifiera son comportement en fonction. Voilà le danger de la pensée anecdotique basée sur l'expérience personnelle : encourager non seulement à se tourner vers ce qui ne fonctionne pas, mais se détourner de ce qui fonctionne.

"Je sais ce que j'ai vu."

Non, tu ne sais pas. Nous savons que le cerveau est une machine à interpréter, en commettant de multiples erreurs. Nous savons que les expériences sont interprétées avant d'être mémorisées, puis modifiées par la mémoire lorsque le temps passe, puis de nouveau altérées lorsque nous nous les remémorons. Et de plus que savons nous de la pertinence des données avant même toutes ces altérations ? Nous avons pu être sujet à des distractions, nous étions peut-être en mouvement, nous avons peut-être changé autre chose dans notre façon de vivre, nous avions peut-être une idée préconçue du résultat. Tout ceci fait que l'expérience perceptuelle stockée puis restituée par le cerveau n'est pas fiable.

Les conclusions scientifiques ne sont jamais ; jamais ; basées sur une expérience visuelle ou sensitive. Ce genre d'expérience peut au plus donner une indication de la direction dans laquelle poursuivre les recherches. Si vous pensez avoir vu le monstre du Loch Ness à Urquhart Bay, alors avant d'affirmer à tout le monde que vous l'avez vu, commencez par monter un protocole expérimental pour collecter des données afin de poursuivre les recherches. Alors dans ce cas nous serons ce que nous avons dans ce Loch, indépendemment de ce que quelqu'un croit avoir vu ; qu'il y croit honnêtement, ou qu'il essaie de nous tromper.

La méthode scientifique qui souhaite rejeter les expériences personnelles prête le flanc au dénigrement facile, qui est de savoir qui a l'esprit ouvert et qui a l'esprit fermé. Voici le reproche :

"Les scientifiques ont l'esprit fermé."

"Tu n'essaiera pas parce que tu as l'esprit fermé" ; ou "ça ne marchera pas sur toi parce que tu as l'esprit fermé". Ce reproche couramment adressé aux scientifiques m'a toujours laissé perplexe. L'esprit fermé, c'est l'incapacité à prendre en compte de nouvelles idées, ou de nouvelles façon de voir les choses. Plus encore, c'est le refus têtu de changer de point de vu malgré un amoncellement de preuves montrant que vous avez tort. L'esprit ouvert, au contraire, c'est le désir de changer de point de vu quand on découvre qu'on a tord, que notre point de vu précédent était faux. Par exemple en rejetant les idées qui accumulent des tas de preuves montrant que ça ne marche pas, comme l'homéopathie, la théorie de la terre plate, ou que les vaccins seraient cause de l'autisme.
Cependant, ceux qui croient à ces théories en rejetant toutes les preuves montrant que ça ne marchent pas, en plaçant avant tout leurs croyances personnelles infondées, accusent les scientifiques d'avoir l'esprit fermé. C'est un étrange renversement des choses, un reproche qu'ils pourraient s'adresser à eux-mêmes.

Les personnes qui disent cela pensent en général que la science n'est pas un processus, mais une accumulation de dogmes, édictés par une autorité. Ce dogme étant considéré comme intouchable, il ne serait pas tolérable de le critiquer. Comme l'a dit un astrologue récemment : "La connaissance est un tampon apposé par un ministère de la vérité Orwellien". Cette description est une caricature abusive de la science bien sûr. Il est pourtant difficile de prendre en défaut un processus qui considère comme extrêmement important la rigueur, la transparence, et la vérifiabilité ; par contre il est facile de critiquer un ensemble de doctrines émanant des autorités. On peut dire qu'un processus qui encourage le changement et l'amélioration constante, comme l'est la science, est par nature d'esprit ouvert.

Avec une insistance têtue à rester l'esprit ouvert, comme le fait la méthode scientifique, en insistant sur la collecte des meilleures données, en évacuant les interprétations personnelles et les préférences, c'est ainsi que l'on s'approche de la connaissance du monde tel qu'il est.

Mais plus que tout, nous ne sommes pas obligés d'essayer n'importe quelle pseudo-science pour s'en faire une expérience personnelle afin d'avoir un avis bien informé dessus. Pas besoin de l'essayer pour savoir que ça ne marche pas.

Références
  • Beyerstein, B. "Why Bogus Therapies Often Seem to Work." Quackery Related Topics. Quackwatch, 24 Jul. 2003. Web. 22 Aug. 2016. http://www.quackwatch.org/01QuackeryRelatedTopics/altbelief.html
  • Clark, J., Clark, T. Humbug! The skeptic's field guide to spotting fallacies in thinking. Brisbane: Nifty Books, 2005.
  • Damer, T. Edward. Attacking Faulty Reasoning: A Practical Guide to Fallacy-Free Arguments. Belmont CA: Wadsworth Publishing Company; 3rd edition, 1995. 224.
  • Morier, Dean; Keeports, David. "Normal science and the paranormal: The effect of a scientific method course on students' beliefs." Research in Higher Education. 1 Jul. 1994, Volume 35, Number 4: 443-453.
  • Porter, Burton Frederick. The Voice of Reason: Fundamentals of Critical Thinking. New York: Oxford University Press, 2002.
  • Sagan, C. The Demon-Haunted World: Science as a Candle in the Dark. New York: Random House, 1995.
  • Shermer, Michael. Why People Believe Weird Things: Pseudoscience, Superstition, and Other Confusions of Our Time. New York: Henry Holt and Company, LLC, 1997. 63-123.
  • Walton, Douglas. Informal Logic: A Pragmatic Approach. New York: Cambridge University Press, 2008.
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Posté le 25 octobre 2017 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Stanislas Francfort

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