L’exorcisme d’Anneliese

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Un exorcisme tel que celui qui tua Anneliese Michel, peut-il vraiment aider des personnes désespérément malades ?


Cet article est une traduction de l'article The Exorcism of Anneliese .
Posté avec la permission de Skeptoid Media. © 2014 Skeptoid Media, Inc. Copyright information.

Ça n’arrive pas qu’au cinéma : à travers les siècles et dans tous les pays, les croyants ont pratiqué l’exorcisme. L’exorcisme est un rituel religieux destiné à chasser les démons qui sont entrés en possession du corps d’une victime. Son prémisse de base, qui repose sur le fait que des choses telles que les démons ou la possession démoniaque existent, place l’exorcisme au-delà des limites de ce qui est testable ou évaluable. Croire en l’exorcisme revient à croire aux démons. Et croire aux démons justifie la pratique de l’exorcisme. Cet état de fait auto justifié mais néanmoins discutable, n’a pas empêché l’exorcisme d’être employé dans des situations de vie ou de mort. Les urgences médicales étant alors remplacées par des pratiques issues de superstitions préhistoriques. D’où l’interrogation : l’exorcisme peut-il vraiment guérir des individus sévèrement perturbés ?

C’est la question qui peut se poser à propos du cas d’Anneliese Michel, une jeune Bavaroise née en 1952. Anneliese fût élevée au sein d’une famille profondément catholique. Trois de ses tantes étaient des nones, et son père étudia afin de devenir prêtre. Mais la maison des Michel avait un secret profane : une fille illégitime – Martha – née quatre ans avant Anneliese. Martha mourut d’une maladie des reins quand Anneliese était encore enfant. En plus de la honte de cette naissance illégitime, le décès bouleversa dramatiquement cette pieuse famille. Anneliese faisait constamment pénitence pour le salut de sa coupable mère. La famille se tourna vers la frange des groupes extrémistes catholiques, se forgeant sa propre forme de profonde piété religieuse. L’éducation d’Anneliese ne fût qu’une succession sans fin de rites quasi-catholiques, une permanente expiation pour les pêchés des autres.

A l’âge de seize ans elle commença à avoir des crises d’épilepsie. Pendant les années qui suivirent, elle fit des allers-retours en hôpital psychiatrique, et fût mise sous traitement à plusieurs reprises à l’aide d’une demi-douzaine de médicaments anti-psychotiques et anti-épileptiques. Son comportement allait néanmoins de pire en pire car Anneliese devint obsédée par l’expiation et le rituel religieux. Au-delà de ça, elle raconta qu’elle avait des visions de visages démoniaques, elle paniquait, elle se mettait à gronder à la vue d’images sacrés. Les crises continuaient et devenaient de plus en plus étranges. Après avoir épuisé toutes les options médicales, les Michel décidèrent de se tourner vers l’Eglise pour les aider. Sur les six dernières années de sa vie, Anneliese ne reçut aucun soin médical (à sa propre demande), et fût soumise à soixante-sept séances d’exorcisme codifiés par le rituel du catholocisme romain. Deux prêtres, Ernst Alt et Arnold Renz, se battirent avec les démons d’Anneliese et enregistrèrent quarante-deux séances sur bandes sonores : https://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=EijAlyJXacI.

Quelque chose comme une demi-douzaine de démons parlèrent à travers Anneliese. Certains s’identifièrent eux-mêmes : les personnages bibliques de Lucifer, Caïn et Judas étaient là, ainsi que des personnages historiques tels que l’Empereur Néron, Adolf Hitler et bien d’autres. Chaque jour elle faisait des centaines de génuflexions, chutant sur ses genoux jusqu’à blesser gravement ses ligaments.. Elle avait des plaies ouvertes sur tout le corps. Elle se griffait elle-même jusqu’à saigner. Sa bouche et son nez étaient décharnés, ses yeux profondément meurtris, ses cheveux déchiquetés. Elle n’était pas lavée et puait horriblement. Elle urinait sur le sol puis léchait le liquide. Et toujours sa voix grondait après les prêtres qui la torturaient.

Elle refusait de manger, de boire, et devint extremement maigre et sauvage, comme une créature étrangère à dans sa propre maison. Sa famille avait peur d’elle. Plus elle s’amaigrissait et s’affaiblissait, plus elle ressemblait à un animal.

Enfin un matin, la maison resta silencieuse. Les démons étaient partis. Anneliese était étendue dans son lit. Elle pesait 31 kg et elle avait 23 ans. Elle ne ressemblait plus qu’à une caricature démente et en loque de ce qu’elle avait été un jour. Elle est morte de déshydrayation, et de ne pas s’être suffisemment alimentée.

Exorciser (du grec exorkizein) signifie adjurer, promulguer un ordre formel, ordre qui doit être suivi d’un serment d’obéissance. L’exorciste commande en effet à l’entité possédante de faire le serment qu’il quittera le corps hôte. La pratique est probablement antérieure à l’Histoire écrite. Des chants servant à éloigner les démons par sortilèges, sont répertoriées dans le Livre des Psaumes ainsi que dans les Parchemins de la Mer Morte qui datent d’environ deux mille ans. Des formes variées d’exorcisme ont été pratiquées dans presque toutes les cultures depuis que nous avons une Histoire.

Aujourd’hui les médecins peuvent examiner des cas tels que celui d’Anneliese, et même s’il n’est pas possible de faire un diagnostic sans examen, il semble clair qu’elle souffrait d’une variété d’affections incluant un désordre d’identité dissociatif (appelé formellement désordre de personnalité multiple). C’est un trouble généralement en comorbidité avec d’autres affections psychologiques telles que la schizophrénie dont souffrait probablement Anneliese, tout comme un stress chronique qui a pu être une cause potentielle de ses crises d’épilepsie. Bien que les professionnels de la psychiatrie de l’époque ne soient pas parvenus à la guérir, on peut dire qu’ils ont réussi à contrôler ses troubles à un certain degré, puisqu’elle demeura en vie tant qu’elle reçue un traitement médical.

La croyance est une composante clé de la possession et de l’exorcisme. Si toutes les parties sont convaincues que le souffrant est possédé, aller vers une démarche d’exorcisme peut en effet résoudre le problème dans certains cas. Ceci est une question sérieuse, car ce simple fait peut être utilisé pour défendre et justifier cette pratique, qui parfois débouche sur la mort du sujet. Mort qui aurait pu etre évitée.dans le cas décrit ici. Après la mort d’Anneliese, l’Eglise catholique fit un effort presque scientifique pour réformer les lois qui gouvernaient l’usage de l’exorcisme.

Lorsqu’un exorciste parle de façon impérative à un démon à travers un patient, il dit « Je te commande, esprit impur » ou quelque chose comme ça, et du coup confirme la croyance du patient dans le fait qu’il est possédé par un démon. Cette confirmation par une autorité rend le problème psychologique pire encore. Au courant de cette complication, une commission de consciencieux théologiens allemands ont pétitionné le Vatican en 1984 afin de bannir cette partie du rituel. Il fallut 15 ans au Vatican pour rendre une décision. Quand ils révisèrent finalement la formule d’exorcisme en 1999 (la première révision depuis le 17ème siècle), il était toujours autorisé aux exorcistes de s’adresser directement aux démons pris en flagrant délit de possession. Ainsi, le rite catholique de l’exorcisme demeure méprisant à l’égard des fondements éthiques de base ainsi qu’à l’importance du bien être des patients.

La commission eu une motivation supplémentaire dans sa tentative de réforme, car les parents d’Anneliese ainsi qu’Alt et Renz furent accusés d’homicide involontaire par négligence de prévenir un médecin. Au cours de ses derniers jours, rien n’aurait pu etre fait pour sauver Anneliese, mais une semaine auparavant, elle aurait pu être sauvée par une simple prise en charge médicale. Reconnaissant que ses parents avaient essayés pendant des années de lui donner tous les types possibles de soins médicaux, l’accusation ne demanda qu’une amende pour les prêtres et un verdict coupable mais sans peine pour les deux parents déjà en souffrance.

Cependant, peu avant le jugement, les parents demandèrent l’exhumation du corps de leur fille, suite au conseil d’une nonne qui avait eu la vision du cadavre intact d’Anneliese dans sa tombe. Si cet état de fait s’avérait vrai, il aurait confirmé la nature surnaturelle du cas tout en prouvant qu’il avait été légitime de pratiquer un exorcisme. Quand le cercueil fût ouvert, le corps était en état de décomposition comme on pouvait s’y attendre. La Cour jugea que les quatre accusés étaient coupables, mais alla plus loin que l’accusation demandée en infligeant des peines de prison avec sursis en plus de trois années de probation. Les Michel restèrent malgré tout convaincus qu’ils avaient fait ce qui était juste.

Bien sûr Anneliese ne fût pas la seule victime de l’exorcisme. L’excellent site « What’s the harm » (http://whatstheharm.net/exorcisms.html), recense plus d’un millier de tels cas, datant le plus souvent de la dernière décennie et se situant pour la plupart dans les pays de l’Ouest. Car il ne s’agit pas d’histoire antique limitée aux pays peu développés. Des centaines de professionnels de l’exorcisme sont parmi nous, aujourd’hui, cherchant des patients avec des troubles psychiatriques sévères sur lesquels ils pourraient jeter des sorts et de l’eau bénite. La plupart de ces actions sont considérées comme de la torture révoltante : noyade, crucifixion, brûlure, utilisation d’armes blanches, le tout au nom de l’exorcisme, et la plupart du temps sur des enfants innocents ou des personnes malades.

Au moment où le film « L’exorciste » sortit sur les écrans, Anneliese commençait juste à vivre les dernières années les plus terribles de sa vie, et les personnes possédées rejoignirent les loups garous et les zombies parmi les monstres favoris du cinéma. Il semble que ni le public ni les réalisateurs n’aient considéré les patients comme des victimes, mais plutôt comme des nouveaux antagonistes effrayants destinés à faire peur. Cette perception des choses a certainement entravé les efforts de ceux qui voulaient faire interdire l’exorcisme.

L’exorcisme mis en scène dans le film était basé sur un cas réel. Un jeune garçon resté anonyme auquel on a donné les pseudonymes de Robbie Mannheim ou Roland Doe, a été exorcisé par trois prêtres en 1949. Il survécu et parvint à avoir une vie de famille et une carrière pleine de succès. Ceci est dû au fait que son affection ainsi que l’exorcisme pratiqué furent bien moins dramatiques que dans la version romancée du livre et du film qui en fût adapté. Un des prêtres, le révérend Walter Halloran, donna en 1999 une interview à la revue « Strange Magazine » dans laquelle il révéla n’avoir jamais été témoin des évènements liés au garçon : parler latin avec une voix étrange, développer une force extraordinaire, vomir, avoir des marques qui apparaissent spontanément sur la peau. Il indiqua que le garçon cracha beaucoup et qu’il vit le lit bouger une seule fois, mais seulement lorsqu’il se pencha contre lui (c’était un lit sur roulettes). Quoi qu’il en soit le personnage de film dont est inspiré ce garçon est l’un des monstres les plus infâmes de toute l’histoire du cinéma.

Anneliese était une jolie jeune femme aux cheveux noirs rebelles. Enfant, elle jouait souvent dans la scierie de son père, et de l’avis de tous, son enfance avait été normale et heureuse. Même aux premières années de ses crises, elle continuait à étudier pour devenir institutrice. Anneliese aurait pu enseigner dans une école élémentaire bavaroise de nos jours, si elle n’avait pas fait partie de ces malchanceux qui n’ont pas réussi à passer à travers une jeunesse tourmentée. Elle était une personne complexe et talentueuse, qui avait de l’humour, de l’amour, des défauts et des rêves.

J’ai donné pour exemple dans ce texte, un lien vers un site qui témoigne de l’exploitation de sa torture et de son homicide involontaire pour en faire un effrayant podcast. Des réalisateurs ont exploité ces victimes pour faire non seulement le film « L’exorciste », mais toute une flopée d’avatars basés sur des individus spécifiques, et notamment Anneliese. A chaque fois que la tête de Linda Blair fait un tour complet sur elle-même, ou bien qu’elle crache du vomi bien verdâtre, nous nous mettons à rire lourdement dans notre fauteuil de cinéma. Mais est-ce que ces films auraient pu exploiter des personnes victimes d’autres crimes réels ? Et aurions-nous ri devant la représentation des affres préalables à leur mort ? Pour des raisons inconnues, l’exorcisme semble avoir eu un passe-droit sur la présomption erronée que c’est la victime qui EST un monstre. Ces victimes sont souvent des individus gravement malades. Ils peuvent souffrir de troubles médicaux et psychiatriques qui nécessitent un traitement adapté. En aucun cas ils ne méritent pas d’être torturés, tués par homicide même involontaire, ni de voir leur supplice glorifié par une histoire d’horreur destinée à alimenter la culture populaire.

L’exorcisme est une torture rituelle brutale, haineuse, et médiévale, seulement justifiée par l’ignorance. Ses racines en tant que rite religieux sont hors sujet. Un crime est un crime. A l’aune de ce siècle, nous avons les moyens d’aider les personnes malades. Ne pardonnons pas l’obscénité primitive de l’exorcisme.

Le point de vue de mangouste.org sur cet article : Dans cet article posté sur le site Skeptoid en mars 2011, son auteur -Brian Dunning- nous présente deux cas d’exorcisme dont l’un a échoué (celui d’Anneliese Michel) et l’autre a réussi (celui de Roland Doe). Il explique que le fait qu’un exorcisme ait réussi, représente un argument de poids pour les pro-exorcistes qui s’adressent généralement de plus, à un public crédule et désœuvré devant une situation qui les dépasse totalement. Il est bien entendu impossible de démontrer aujourd’hui si cet exorcisme a réellement fonctionné, ne possédant pas ou peu d’observations crédibles relatives à l’état médical et psychologique du patient avant son exorcisme. Par ailleurs, on peut supposer que les prêtres qui sont intervenus, n’ont pas pris la peine de mettre en place un protocole scientifique, et ont préféré suivre le rituel religieux consacré à l’exorcisme.

Car le problème est bien là : à partir du moment où devant un phénomène jugé comme extraordinaire, on exclut toute approche rationnelle pour privilégier une explication surnaturelle, il devient impossible de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux, et de ce qui demeure du domaine de l’hypothétique. On se retrouve alors avec d’un côté ceux qui n’y croient pas par manque de preuves, et de l’autre, ceux qui y croient car ils estiment par ignorance ou par conviction, que le surnaturel ne nécessite pas d’être prouvé pour exister.

Pour terminer, on pourra signaler à notre ami Brian Dunning qu’il existe bel et bien d’autres films où on montre des victimes ayant réellement existées, et où elles subissent des mutilations avant d’être assassinées. Les tueurs en série sont en effet des individus qui existent où ont existés, et par conséquent leurs victimes aussi. C’est d’ailleurs le fonds de commerce des nombreux films sur les tueurs en série qui s’inspirent de personnages réels afin de convaincre chaque spectateur que le Mal est parmi nous, et que la personne assise dans le fauteuil voisin est potentiellement un assassin. Là encore, Mangouste.org vous invite à garder un œil critique. Bonne séance à vous !

Références
    • Day, E. “‘God told us to exorcise my daughter’s demons. I don’t regret her death’.” The Telegraph. 27 Nov. 2005, Newspaper.
    • Editors. “The Exorcism of Anneliese Michel.” Online Demon Encyclopedia. Demonicpedia, 7 Feb. 2010. Web. 6 Mar. 2011. http://www.demonicpedia.com/tag/anneliese/
    • Farley, T. “What’s the Harm in Exorcisms?” What’s The Harm? WhatsTheHarm.net, 7 Jan. 2008. Web. 6 Mar. 2011. http://whatstheharm.net/exorcisms.html
    • Goodman, F. The Exorcism of Anneliese Michel. Garden City: Doubleday, 1981.
    • Hansen, E. “What in God’s Name?” The Washington Post. 4 Sep. 2005, Newspaper.
    • Opsasnick, M. “The Haunted Boy of Cottage City.” Strange Magazine. 1 Jan. 1999, Number 20.
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Posté le 15 octobre 2015 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Fabrice Mevel

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