Les secrets des Stradivarius

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Quel est le secret du son incomparable des Stradivarius, les violons les plus célèbres de l'histoire ?


Cet article est une traduction de l'article Secrets of the Stradivarius.
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Elle me mit quand même l’instrument dans les mains alors que je n’arrêtais pas de leur dire de le tenir hors de ma portée. « Non leur dis-je, ne laissez pas cette chose trop près de moi ou je vais le casser ». Mais la violoniste était insistante, et il fallait saisir l’instrument ou le laisser tomber. Finalement je le pris, et ce fut le premier violon que je touchai de ma vie. J’étais surpris par sa légèreté et son extrême rigidité. Ces fines couches de bois astucieusement incurvées, ajustées et collées ensemble, formaient un ensemble qui semblait en tout point être incroyablement fragile, comme s’il était possible de le broyer de la plus légère pression de la main. Mais j’en aurai été incapable car l’instrument était le résultat d’un assemblage de tensions mécaniques contradictoires, sa puissance provenant de ses courbes fortement accentuées contrebalançant la compression issue des cordes fermement tendues. Une permanente bataille de forces physiques s’opposant l’une à l’autre, avec impossibilité de détente des deux côtés.

Je me souviens surtout regardant à travers la fente en forme de f, et lisant la signature originale élégamment écrite à l’encre par le luthier lui-même à l’intérieur du violon. Une signature qui resta gravée dans ma mémoire de façon aussi indélébile que s’il s’agissait de l’instrument lui-même : Stradivari.

Muraille vitrifiée
Dos du "Betts" Stradivarius
(Public credit: US Library of Congress)

Antonio Stradivari était un luthier italien – un fabricant d’instruments à cordes – qui vécut entre 1644 et 1737. Il est considéré comme le plus grand de tous les fabricants de violons, ses instruments étant réputés comme les meilleurs au monde. Il a aussi fabriqué des violoncelles, quelques violes, très peu de guitares, des harpes et des mandolines. Tous les instruments subsistants sont référencés et généralement utilisés par les interprètes les plus réputés, tels que le violoniste Itzhak Perlman et le violoncelliste Yo Yo Ma. Ils ont la chance de posséder leurs propres instruments. Les Strads, comme ils sont communément appelés, peuvent coûter des millions de dollars, et la plupart appartiennent à des fondations ou à de riches mécènes. Celui que j’ai profané avec ma poigne était utilisé par un violoniste de l’ensemble symphonique du Pacifique, et était prêté par un mécène. Sur les 1000 strads qui ont été fabriqués, environ 650 subsistent et 500 d’entre eux sont des violons. L’âge d’or de Stradivarius, c’est-à-dire la période à laquelle les meilleurs instruments ont été fabriqués, est habituellement considérée comme étant autour de 1700-1720.

Stradivari (plus connu sous le nom latinisé de Stradivarius) acquis son talent comme apprenti auprès de Nicolaus Amati, lui-même issu d’une grande dynastie de luthiers dont les instruments sont considérés parmi les meilleurs du monde. Mais aucun violon, qu’il provienne des maisons Amati, Da Salo, Guarneri, Bergonzi ou de tout autre grand nom, n’a la réputation d’un Stradivarius. Et même aujourd’hui des chercheurs soumettent les grands instruments à des tomodensitométries, des analyses chimiques et des simulations sur des serveurs de calcul pour essayer de découvrir son secret exclusif. Qu’est ce qui rend cet instrument si exceptionnel ? Est-ce le vernis ? La colle ? La conception ? Le bois lui-même ou la façon dont le bois a été coupé, séché, ou même traité ? Tous ceux qui ont si laborieusement tenté de répliquer un Stradivarius en utilisant des matériaux authentiques et assemblés à la main, n’ont jamais réussi à recréer cette tonalite unique, ce son parfait attribuable seulement aux instruments du maître lui-même. Ou du moins, c’est ce que la culture populaire nous dit. Aujourd’hui Skeptoid ne va pas étudier cette question, mais la supposition sur laquelle elle est basée : est-ce que le son d’un Stradivarius est vraiment à la hauteur de sa réputation ?

Estimer si le son d’un violon est bon n’est pas aussi subjectif qu’estimer si un vin est bon ou non, par exemple. Le goût est principalement une question de préférence personnelle, et même si on peut observer aussi une préférence pour certains violons, ceux-ci ont des aspects quantitatifs qui peuvent être mesurés. Toutes sortes de qualités de tons à travers le spectre de fréquences peuvent ainsi être objectivement évaluées. Et il n’est pas entièrement impossible qu’à une certaine période de l’histoire, les violons aient pu être meilleurs, d’une qualité impossible à reproduire aujourd’hui. Une raison communément avancée pour l’expliquer, est liée au climat.

Vers la fin du Petit Age de Glace, grossièrement estimé autour de 1550-1850, vint une période appelée le Minimum de Maunder (entre 1645 et 1715), où l’activité des taches solaires était extraordinairement faible. Durant cette période, les hivers en Europe étaient amèrement froids, et il y a débat sur le fait que ce froid soit dû au Minimum de Maunder ou n’en soit pas la conséquence. De toute façon, il coïncide parfaitement avec la période de croissance du bois qu’Antonio Stradivari utilisa pour fabriquer les instruments durant son Age d’or. De plus, la période la plus large du Petit Age de Glace recouvre virtuellement celle de l’avènement des premiers plus grands luthiers d’Italie. Les arbres grandissent moins vite par temps froid, les cernes sont plus serrés et le bois est plus dense. Si l’on essayait de fabriquer de nos jours un violon neuf en utilisant le même type de bois qu’un Stradivarius, le bois d’aujourd’hui serait moins dense et on pourrait s’attendre à des performances sonores différentes. Dans la lignée de cette théorie, Francis Schwarze des Laboratoires Suisses Federaux pour les matériaux, annonça en 2012 qu’il avait développé un traitement fongique pour le bois. Ce traitement aurait pour effet d’augmenter sa raideur et le rendrait comparable au bois du Petit Age de Glace. En 2009 il avait effectué une démonstration informelle au cours de laquelle un violoniste joua avec un Strad de 1711, puis avec un violon fabriqué avec du bois issu du traitement fongique. Il rapporta que le public ainsi qu’un panel d’experts, pensèrent tous que ce dernier violon était un authentique Stradivarius.

C’est maintenant le moment idéal pour nous de revenir en arrière, et de ne pas se demander pourquoi un Stradivarius est spécial, mais plutôt de s’interroger si réellement ce violon est spécial. Beaucoup de temps et d’énergie ont été déployés à essayer d’apprendre les secrets des Stradivarius, mais à mon avis, pas assez d’énergie n’a été dépensée à essayer de déterminer s’il existe réellement une différence avec les autres violons.

Quand vous avez des instruments qui coutent des millions de dollars, vous n’avez pas souvent l’opportunité de faire des essais en physique avec quelques un d’entre eux. Mais c’est justement ce qu’ont réussi à faire en 2010 une équipe de chercheurs a l’occasion de la huitième compétition internationale de violon à Indianapolis. Les propriétaires de six violons extraordinaires ont été persuadés de participer au test le plus important et le plus approfondi jamais réalisé par des chercheurs. Les six instruments comprenaient trois violons italiens classiques, un Guarneri de 1740 environ, et deux Stradivarius de 1700 et 1715 environ (les dates exactes n’ont pas été communiquées afin de préserver leur identité exacte). Leur valeur collective atteignait environ 10 000 000 de dollars. Trois violons de fabrication récente et d’excellente qualité ont été ajoutés au test. La fabrication de l’un deux a été terminée seulement quelques jours avant les essais, et leur valeur collective s’élevait a environ 100 000 dollars.

Vingt et un violonistes participèrent à cette étude. Ils provenaient soit de la compétition elle-même, soit des juges, soit de l’orchestre symphonique d’Indianapolis. Tous étaient des joueurs expérimentés et talentueux dont les propres violons – aucun ne faisait partie du test – coutaient entre 1 800 et 10 000 000 de dollars. La seule chose que les participants savaient, c’est qu’ils allaient jouer « un certain nombre d’excellent violons, et notamment au moins un fabriqué par Stradivari ». La plus importante caractéristique de cette étude particulière, est qu’elle a réellement été menée en double aveugle : ni les participants ni les chercheurs ne savaient lequel des violons était joué, ni dans quel ordre de passage. Pour en arriver là, l’ensemble du test a été réalisé dans une suite hôtel à l’éclairage tamisé, où tout le monde portaient des lunettes de soudeurs modifiées qui éliminaient la capacité des participants à voir clairement. Chaque violon était parfumé artificiellement au niveau du repose menton afin de masquer l’arôme unique de chaque instrument. Les joueurs ont utilisés leurs propres archers.

Tout a été fait selon la règle du hasard, et même le chercheur qui donnait chaque violon à chacun des joueurs ne savait pas de quel instrument il s’agissait. Les musiciens, qui tous participaient un par un, avaient un certain nombre de tâches à accomplir. Chacun avait à mettre à l’essai dix appariements d’instruments, jouant chacun pendant une minute, et pour chaque paire, devait évaluer laquelle il préférait. Dans un second test, on donnait aux musiciens un accès identique aux six instruments pendant vingt minutes, et on leur demanda d’évaluer lequel était le meilleur ou le pire selon cinq catégories : la couleur de tons, la jouabilité, la réaction, la projection, ainsi que celui qu’ils emporteraient chez eux pour leur usage personnel.

Au final, quels furent les résultats ? Autant dire qu’ils furent surprenants. Dans la comparaison en tête à tête, cinq violons ont été équitablement préférés, et cela de manière égale les uns par rapport aux autres. Quant au sixième violon, au vu des données qui lui ont été attribuées, presque personne ne le préféra. Il était clair qu’il était le moins favori. Et devinez son identité ? Il s’agissait du Stradivarius de 1700, celui la même avec l’histoire la plus illustre. Chaque paire de violon n’incluant pas le Strad de 1700 était jugée bonne ou mauvaise à 50/50 ; mais à chaque fois que le Strad de 1700 était inclus dans cette paire, le jugement était défavorable à 80 % du temps. Bien qu’aucun des participants ne le savait, chaque paire comprenait un ancien et un violon récent. Tous les trois violons nouveaux ont tenu leur rang dans leur face à face avec les vieux classiques italiens.

Dans le second test où les participants évaluaient parmi les six violons, leurs favoris et leur moins favoris en les classant en cinq catégories, les résultats étaient équitablement inattendus. Quatre des violons se distinguèrent des autres de manière égale, mais une fois encore, le Strad de 1700 était le grand perdant. Il y avait également un clair vainqueur, et ce n’était pas un des classiques italiens. Il s’agissait d’un nouveau violon qui fut sélectionné comme étant le favori dans chacune des catégories plus que n’importe quel autre instrument. Parmi les trois vieux violons, le Guarneri surclassa les deux Stradivarius. Par ailleurs, il n’a pas été détecté de biais de la part des musiciens à préférer des instruments similaires en âge ou fabriqués récemment.

Dix-sept des vingt et un musiciens essayèrent de deviner la période de fabrication de leur instrument préféré : était-il ancien ou récent ? Sept déclarèrent qu’ils en étaient incapables, sept devinèrent mal et seulement trois devinèrent juste. Dans cette étude, seulement 14 % de professionnels, d’experts en violons qui eux-mêmes possèdent des instruments valant jusqu’à 10 000 000 de dollars, étaient capables de deviner si le violon qu’ils préféraient était neuf ou âgé de 300 ans.

Maintenant, il ne s’agissait que d’une étude et d’une seule, et ne peut être considérée comme étant le dernier mot de cette histoire. Mais son résultat était assez clair, et les quelques autres études similaires qui ont été faites, ne sont pas d’aussi bonne qualité. Ce qui a été montré, c’est que la colle spéciale, le vernis spécial, ou le bois spécial utilisés dans l’atelier d’Antonio Stradivari, n’étaient probablement pas meilleur que ce qui se faisait chez d’autres luthiers de renom à travers les siècles.

Au final, quel est donc le secret du Stradivarius ? Le secret, c’est qu’il n’y a pas de secret. C’est un instrument de haute finition, comparable à d’autres également de fabrication de haute finition. La revendication d’inexplicable supériorité n’est simplement pas argumentée de données. Si une telle différence existe, elle n’a pas encore été démontrée par les quelques études de grande qualité effectuée à ce jour. Il n’y a pas de doute sur le fait que Stradivarius est le plus grand nom dans l’histoire des instruments à cordes, et il n’y a pas de doute non plus que ses instruments resteront au sommet des enchères dans un avenir prévisible. Mais seulement une petite partie de leur prix est liée à la qualité et au son de l’instrument. Ce qui a réellement de la valeur, c’est la réputation, l’importance historique et le prestige. Et c’est quelque chose qu’aucune tomodensitométrie ou aucune analyse chimique ne peuvent recréer.

Références
  • Bachtler, B. "Treatment with Fungi Makes a Modern Violin Sound Like a Stradiavarius." Max Delbrück Center for Molecular Medicine. 7 Sep. 2012, Number 23.
  • Burckle, L., Grissino-Mayer, H. "Stradivari, violins, tree rings, and the Maunder Minimum: A hypothesis." Dendrochronologia. 1 Jan. 2003, Volume 21: 41-45.
  • Fritza, C., Curtin, J., Poitevineaua, J., Morrel-Samuels, P., Taod, F. "Player preferences among new and old violins." Proceedings of the National Academy of the Sciences. 17 Jan. 2012, Volume 109, Number 3: 760–763.
  • Gough, C. "Science and the Stradivarius." Physics World. 1 Apr. 2000, April 2000.
  • Lebrecht, N. "Exclusive: How I blind-tested old violins against new." Slipped Disc. ArtsJournal, 6 Jan. 2012. Web. 15 Sep. 2012. <http://www.artsjournal.com/slippeddisc/2012/01/exclusive-how-i-blind-tested-old-violins-against-new.html>
  • Niles, L. "What Really Happened in that Double-Blind Violin Sound Test." Violinist.com. Niles Online, 7 Jan. 2012. Web. 15 Sep. 2012. <http://www.violinist.com/blog/laurie/20121/13039/>
  • Schumacher, R., Woodhouse, J. "Computer modeling of violin playing." Contemporary Physics. 1 Jan. 1995, Volume 36, Number 2: 79-92.
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Posté le 13 juin 2015 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Fabrice Mevel

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