L'énigme des forts vitrifiés d'Écosse

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Une soixantaine de places fortes, en Écosse, datant d'une époque préhistorique, présentent des murailles de pierres vitrifiées, comme si la pierre avait fondu pour se transformer en verre. Comment cela est-il possible ?


Cet article est une traduction de l'article The Mystery of the Vitrified Forts .
Posté avec la permission de Skeptoid Media. © 2014 Skeptoid Media, Inc. Copyright information.

Depuis 250 ans, les archéologues qui étudient les anciennes ruines en Écosse font mention d'un type de construction qui défie l'entendement. Une soixantaine de ces enceintes de pierres brutes ont été découvertes à travers l'Écosse, et même jusque sur l'Europe continentale. La plupart datent d'une période préhistorique. On les appelle les forts vitrifiés. Ils sont remarquables à cause d'une caractéristique étonnante qui est unique au monde. Les murailles d'enceinte, qui sont originellement constituées d'un empilement de pierres sèches sans mortier, ont par la suite été soudées les unes aux autres pour former une surface solide et lisse à la suite d'un processus appelé vitrification. La vitrification est un phénomène physique qui consiste en la transformation de pierre en verre sous l'effet de la chaleur. Mais alors se pose la question : comment est-il possible de faire fondre de la roche pour créer du verre avec des technologies préhistoriques ? Certaines personnes disent que c'est impossible car les températures à mettre en jeu sont bien trop élevées, et donc, que la seule explication possible est une explosion atomique datant de ces temps reculés.

Muraille vitrifiée
Des restes d'une muraille vitrifiée
(Public credit: Public domain)

Les histoires de sociétés primitives maîtrisant des technologies avancées ne sont pas nouvelles sur le site Skeptoid. Ce qu'il a été possible de voir jusqu'à maintenant est que ces histoires sont en général une sorte de raccourci par rapport au travail d'analyse qui est nécessaire pour résoudre ce genre de questions. Cela donne une explication du type : "d'étranges murailles vitrifiées en Écosse ? Donc ancienne explosion atomique. Donc les sociétés anciennes possédaient des armes surpuissantes modernes. Et hop, la question est résolue".

En général, ce genre d'approche ne donne pas que une explication totalement fausse, en plus elle nous prive de la véritable explication, qui elle est réellement passionnante -- en supposant que nous ayons une explication, ce qui n'est pas toujours le cas. Mais au moins, nous aurons appris au passage ce qu'il est possible de savoir, ce que nous ne savons pas, et pourquoi nous ne le savons pas encore.

Nous allons donc voir comment aborder le genre de mystère tel que celui des forts vitrifiés d'Écosse. Il est commode de décomposer ce travail d'analyse en 4 étapes, les voici :

Premièrement, et cette étape est la plus importante, découvrir si les observations amenant au mystère existent réellement. Y a-t-il réellement des anciens forts aux murailles vitrifiées en Écosse ? Et dans le cas où il y en a, sont-ils réellement tels qu'on les décrits ?

Deuxièmement, en supposant que ces forts vitrifiés existent, vérifier ce qu'en dit la littérature archéologique. Vérifier ce qui est connu à leur sujet. Est-ce que les véritables experts du domaine ont déjà répondu aux questions qui sont posées par le mystère ? Comment ces forts ont-ils été fabriqués, pourquoi ont-ils été fabriqués ?

Troisièmement, nous allons procéder à cette étape uniquement si les experts n'ont pas donné d'explication satisfaisante. Ce qui peut très bien être le cas. Nous regardons alors l'hypothèse de l'explosion atomique. Est-ce que les observations sont conformes à ce que cette hypothèse implique ? Pouvons nous trouver des observations permettant d'étayer cette hypothèse ? Bien que cette étape puisse souvent apparaître stupide, ce n'est pas du tout le cas. Imaginez combien ça serait fascinant si c'était réellement le cas. Pensez à la découverte fracassante que serait la révélation qu'une explosion atomique a bien eu lieu dans des temps anciens. Pensez aux conséquences sur nos connaissances concernant l'histoire de l'humanité.

Quatrièmement, enfin nous pouvons établir nos conclusions à partir de tout ceci. C'est tout à fait possible que nous devions conclure que nous ne connaissons pas la réponse au mystère. Dans ce cas, c'est également une conclusion positive et intéressante car cela nous aura tout de même permis d'apprendre quelles sont les limites de notre connaissance, et cela nous laisse des portes ouvertes qu'il sera passionnant d'explorer dans des études ultérieures.

Commençons donc par examiner la première et la plus importante de nos 4 étapes. Est-ce que les forts vitrifiés existent réellement tels qu'on les a décrits ? Leurs murailles ont-elles fondu pour former du verre ? Cette question est assez facile à examiner car il y a eu beaucoup de recherches archéologiques sur le sujet. La réponse est oui, ils existent bel et bien, et le nombre que l'on donne généralement d'une soixantaine de forts en Écosse est exact. Certains sont des tas informes de bouts de cailloux vitrifiés difficilement reconnaissables, d'autres sont suffisamment grands pour qu'un visiteur puisse se promener dedans et les examiner. Ce sont de grands murs pentus, formés d'amoncellement de pierres vitrifiés, souvent situés au sommet de collines, et entourant une zone que nous décrivons habituellement comme la zone qu'il fallait défendre. Des troncs d'arbres étaient souvent utilisés comme renforts pour consolider les murs par l'intérieur. Grâce à ces troncs d'arbres, il a été possible de dater au carbone 14 la date de construction de ces murs. La plupart ont été construits ou réparés dans le premier millénaire avant notre ère, de -700 à -300.

La vitrification est difficile à distinguer. Cela ne ressemble pas à du verre, mais on dirait plutôt que les pierres blanches de la région ont été engluées dans une sorte d'asphalte plus sombre, quasiment noire. Parfois dans la partie la plus sombre, il y a des bulles qui ressemblent à celles que l'on peut voir dans la lave. Parfois on y trouve des gouttes solidifiées. En tout cas, si on ne sait pas quoi chercher, ce n'est pas du tout impressionnant à regarder. Mais si vous savez ce que vous regardez, alors c'est tout autre chose.

Tout ceci nous amène donc à la deuxième étape, c'est à dire examiner ce qui est déjà connu concernant ces forts. Lorsque nous étudions les forts vitrifiés, le contexte est d'une importance particulière. Nous devons savoir quel était le contexte technologique dans lequel ces forts ont été construits. Le premier millénaire avant notre ère se situe en plein milieu de l'âge du fer des îles Britanniques. Une période de notre histoire dont le nom vient de la technologie dominante à cette époque. Cette technologie consistait à obtenir du fer en faisant fondre du minerai puis à travailler ce fer. Le travail du métal, la forge, et la vitrification étaient des technologies bien maîtrisées par les gens de cette époque. Pour eux il ne s'agissait pas du tout de technologies mystérieuses. Faire fondre le minerai pour servir leurs besoins étaient même la technologie majeure de cette époque. De plus, même en ces périodes reculées, il ne s'agissait pas d'un concept nouveau ! En effet, l'âge du fer a été précédé par l'âge du bronze. Il y avait donc sûrement 10.000 ans que les hommes savaient extraire des métaux à partir des minerais. Et en fait on ne sait pas très bien depuis quand exactement, ce procédé ayant vraisemblablement été découvert par hasard en cuisant des poteries.

Donc, pour résumer, lorsque les archéologues étudient les forts vitrifiés et disent qu'ils ne savent pas comment ceux-ci étaient faits, ils disent en réalité qu'ils ne savent pas exactement quelle méthode a été utilisée parmi celles qui sont possibles. Personne ne dit que c'est une performance surprenante ou inexplicable. De nombreuses méthodes ont pu être mises en oeuvre pour parvenir à cette vitrification. Jetons donc un oeil à différentes recherches sur le sujet.

L'expérience la plus célèbre, dont il est fait un large écho dans la plupart des publications concernant les forts vitrifiés date de 1934, puis a été répétée en 1937 par Wallace Thorneycroft et Vere Gordon Childe. Ils ont fait un feu contre un tas de pierres conforme aux murailles de ces forts. Comme il a été décrit dans l'édition de 1966-1967 de la revue The Proceedings of the Society of Antiquaries of Scotland :

Dans l'expérience, le mur faisait 1,80 mètre de large sur 1,80 mètre de haut, avec des troncs entrelacés verticalement et horizontalement dans le mur de pierres. Après que le feu ait été allumé grâce à un tas de branchages posé contre lui, le mur a commencé à brûler, puis après trois heures il s'est effondré. Le tas de décombres constitué de basalte a rougi sous l'action de la chaleur, car sa température a probablement atteint 800 à 1200 degrés Celsius. Au milieu des décombres, nous avons trouvé la base du mur qui avait vitrifié, avec la présence de gouttelettes de roche fondue, et l'empreinte des troncs d'arbre en négatif encore visible. L'expérience a prouvé qu'un mur construit de cette façon pouvait être vitrifié si on y mettait le feu. Cependant, la question de savoir pour quelle raison on trouve un nombre si important de forts vitrifiés à l'âge du fer reste sans réponse univoque.

En s'exprimant de cette façon les auteurs voulaient dire qu'ils ne savaient pas si le feu était allumé intentionnellement par ceux qui ont construit la muraille, ou bien si il s'agit plutôt de feux accidentels, ou encore si les feux ont été allumés délibérément par des attaquants. Malheureusement il s'agit là de questions anthropologiques, et la réponse restera sûrement à jamais perdue parmi les questions sans réponse que nous offre l'histoire de l'humanité. Posons nous la question de savoir si c'est le résultat d'un feu allumé par des attaquants. La vitrification lors de l'attaque n'a pas créé de brèche dans les murailles et ne les a pas détruites. Ça ne les as pas non plus rendues plus faciles à escalader. Les constructeurs des murailles les ont peut-être plutôt vitrifiées eux-mêmes, de leur propre initiative. Mais pour quelle raison auraient-ils fait cela ? Nous n'en savons rien. Ça n'a pas rendu les murailles plus solides, ni plus faciles à défendre. Les murailles n'ont pas été vitrifiées dans tous les forts, et même sur les forts vitrifiés, toutes les murailles n'ont pas été vitrifiées sur toute leur longueur, mais plutôt par endroit. Il s'agissait peut être simplement d'une raison culturelle, comme une tradition ou un rituel, ou même une raison esthétique. Nous savons que les murailles ont été vitrifiées, mais nous ne savons pas pour quelle raison cela a été fait. Tout ce qu'on dit en disant cela est que la raison est inconnue, on ne dit pas qu'il y avait une raison extraordinaire.

Quelques observations suggèrent que sur quelques uns des forts, la vitrification a eu lieu à l'intérieur des murs, durant la construction. Ces murailles ont pour la plupart été construites en empilant de grosses pierres sur les deux faces visibles, intérieur et extérieur, et remplis avec des remblais constitués de pierres plus petites et irrégulières. Durant la construction, des feux ont pu être allumés dans le milieu des murailles, recouverts d'herbes ce qui aurait eu pour effet de vitrifier les grosses pierres. Par la suite, le vide laissé par le feu aurait pu être rempli par les remblais, afin de continuer la construction du mur de plus en plus haut. Et ainsi de suite. Sur d'autres murs vitrifiés, le feu a eu lieu sur la face extérieure, comme dans l'expérience de Thorneycroft et Childe. Il faut aussi garder à l'esprit que Thorneycroft et Childe étaient des archéologues avec peu de maîtrise des techniques permettant de faire fondre la pierre, contrairement aux hommes de l'âge du fer qui ont bâti ces murailles. Les bâtisseurs avaient eux, au contraire, une expérience vieille de plusieurs siècles.

Il est très important de garder à l'esprit qu'au court d'un processus de construction d'une fortification à l'âge du fer, les bâtisseurs étaient entourés de toute la communauté locale comprenant sans aucun doute les forgerons, dont les foyers pouvaient atteindre 1300 degrés Celsius. Il y avait une réelle expertise dans l'art de concevoir des foyers pouvant faire fondre du minerai et de conserver ces foyers à une température aussi élevée.

Et maintenant que nous avons examiné tout ceci, et dans le cas où nous aurions une explication incomplète venant de l'archéologie, nous devrions procéder à la troisième étape, celle qui consiste à examiner l'hypothèse alternative extraordinaire conjecturant que la vitrification proviendrait d'explosions atomiques. Mais nous ne sommes pas dans ce cas là. En effet, les températures requises étaient largement accessibles aux personnes de l'âge du fer, et l'expérience a même été reproduite expérimentalement. Donc, évidemment, cet éléphant dans la chambre qu'est l'arme atomique maîtrisée il y a 2500 ans est une hypothèse superflue. Pour le dire avec une rigueur scientifique, nous devons dire que l'arme atomique n'est pas connu comme ayant été disponible. Lors de la première explosion atomique, le test de la bombe Trinity en 1945, la température dégagée a été de 5.5 millions de degrés Kelvin, soit 4.000 fois plus chaud que ce qui a été nécessaire pour vitrifier les murailles d'Écosse. Ceci aurait de plus laissé des traces chimiques et physiques encore visibles de nos jours. Sans parler de la formidable entorse à tout ce qui est connu de l'histoire de l'humanité pour pouvoir accepter l'hypothèse de l'explosion atomique.

Certaines personnes ont par ailleurs suggéré qu'une sorte de variante du feu grégeois aurait pu causer l'effet observé. Le feu grégeois est une ancienne arme qui a été utilisée par les Byzantins environ 1.000 ans plus tard. Mais certaines sources indiquent que les Athéniens auraient utilisé quelque chose de semblable à la même époque que les bâtisseurs de forts Écossais. La composition exacte du feu grégeois n'est pas connue, on peut conjecturer qu'il était peut-être constitué de pétrole récolté dans des puits naturels au Moyen-Orient. Bien que très improbable, l'hypothèse des feux grégeois n'est pas impossible, elle aurait juste été très difficile à mettre en oeuvre à cause des distances sur lesquelles il aurait fallu transporter les matériaux nécessaires. Cela aurait été de plus extrêmement difficile d'obtenir une température suffisamment chaude, et de faire durer les feux suffisamment longtemps. Alors qu'il est extrêmement simple de trouver sur place le bois nécessaire.

Nous voici donc arrivé à notre quatrième et dernière étape, qui consiste à faire le tour de ce que nous avons appris, et à en tirer une conclusion. Comme toutes les conclusions scientifiquement rigoureuses, elles pourront toujours varier avec de nouvelles observations. Nous avons appris que la technologie nécessaire à vitrifier les murailles des forts n'a vraiment rien d'extraordinaire. Rien non plus n'a été trouvé sur les sites qui demanderait que nous réexaminions tout ce que nous connaissons de l'histoire de l'humanité. Les seules questions restantes ouvertes sont des questions sociologiques. Pourquoi et qui a procédé à la vitrification des murailles ? Je suis heureux de vous annoncer que nous n'en savons rien et que cela s'ajoute à la liste des mystères qui nous restent à résoudre.

Références
  • Childress, D. Lost Cities of Atlantis, Ancient Europe, & the Mediterranean. Stelle: Adventures Unlimited Press, 1995. 390-396.
  • Coles, J. "Experimental Archaeology." Proceedings of the Society of Antiquaries of Scotland. 1 Jan. 1966, Volume 99: 15.
  • Editors. "Vitrification of Hill Forts." Brigantes Nation. Brigantes Nation, 10 Aug. 2002. Web. 2 Sep. 2012. <http://www.brigantesnation.com/VitrifiedForts/VitrifieedForts.htm>
  • Maclagan, C. Hill Forts, Stone Circles, and Other Structural Remains of Ancient Scotland. Edinburgh: Edmonston and Douglas, 1875.
  • Thorneycroft, W., Childe, V. "The Experimental Production of the Phenomena Distinctive of Vitrified Forts." Proceedings of the Society of Antiquaries of Scotland. 1 Jan. 1938, Volume 72: 44-55.
  • Williams, J. An Account of Some Remarkable Ancient Ruins. Edinburgh: William Creech, 1877.
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Posté le 12 février 2015 |  Auteur : Brian Dunning  |  Traduction : Stanislas Francfort

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