La pensée symbolique chez l'homme préhistorique

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Des découvertes archéologiques semblent montrer que la naissance de la pensée symbolique est bien plus ancienne que nous ne le pensions auparavant.

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Dans un article très intéressant du magasine Pour La Science (numéro 396 d'Octobre 2010), Curtis Marean expose les découvertes que lui et son équipe ont faites en Afrique du Sud sur le site de Pinnacle Point. Le sujet principal de cet article est de nous exposer en quoi l'humanité a été réduite à un petit nombre d'individus et a frôlé l'extinction. La thèse que Curtis Marean soutient est que pendant cette période où nous, les humains, avons failli disparaître, le lieu n'a pas cessé d'être habité dans la grotte étudiée. Ainsi nous serions tous, ou presque, descendants d'une population ayant réussi à survivre dans le sud de l'Afrique malgré les rigueurs d'une période glaciaire ayant pris fin il y a environ 120.000 ans.

L'article décrit les trouvailles faites sur le site, comme des coquillages, des silex, et différentes observations nous permettant de comprendre comment ces hommes vivaient et à quoi ressemblait leur environnement. Une description du site, vient compléter le tableau.
Le sujet n'est pas ici de parler de cette thèse principale, mais de réfléchir sur une section de cet article intitulé "Des hommes d'esprit". Il y est question d'expliquer pourquoi la pensée symbolique est bien plus vieille que nous le pensions auparavant. Curtis Marean affirme "plusieurs dizaines de milliers d'années en arrière", et que ces indices sont "sans équivoques".

Art pariétal préhistorique
Art pariétal préhistorique
(Credit: By Sardaka CC-BY-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by/3.0)], via Wikimedia Commons)

Précisons tout de même que Curtis Marean ne définit pas ce qu'il veut dire quand il parle de pensée symbolique. On peut se permettre de suggérer qu'il en a une interprétation classique, c'est à dire qu'il pense à une forme de spiritualité ou de croyance, associée à des rituels. Mais attention, lorsque nous parlons de rituels, nous sommes proches d'un écueil classique, car comme nous allons le voir, tout comportement culturel n'est pas associé à une pensée symbolique.

Je vous livre quelques éléments contenus dans cette section. Curtis Marean commence par expliquer que "des coquillages qui ont manifestement été ramassés sur la plage pour leur beauté étant donné qu'il s'agit de coquillages vivant en eau profonde. La découverte de ces coquillages décoratifs ainsi que le ramassage des coquillages à Pinnacle Point suggèrent que la mer jouaient un rôle primordial dans les rituels des habitants de la région." Si vous avez été attentifs, vous pouvez vous dire que l'argumentation n'est pas convaincante, non ? En effet, la seule observation factuelle est la présence de coquillages, ainsi que la remarque que ces coquillages vivaient en eau profonde, tout le reste est hypothèse. Notamment le fait que les coquillages étaient décoratifs ou qu'ils jouaient un rôle dans les rituels. L'existence même des rituels est une hypothèse.

Un autre argument, qui est "sans équivoque" selon l'auteur, et qui lui permet d'affirmer l'existence de la pensée symbolique est la présence d'ocre, et notamment d'ocre rouge. L'ocre est une terre colorée, friable, pouvant être réduite en poudre fine. Il est dit de cet ocre qu'il "devait être moulu pour créer une fine poudre. Celle-ci étaient probablement mélangée à un liant, une graisse animale par exemple, afin d'obtenir une peinture pouvant être appliquée sur le corps ou diverses surfaces". Plus loin il est dit "cet ocre est souvent rouge, ce qui suggère que les hommes ramassaient de préférence des blocs d'ocre rouge dans la nature --peut-être parce qu'ils associaient cette couleur aux menstruations et à la fertilité." Bon, vous l'avez repérée, cette fois, l'argumentation n'est pas convaincante. La seule observation factuelle est la présence d'ocre, et la remarque que cette ocre était de préférence rouge. Tout le reste n'est qu'hypothèse. Notamment le fait que l'ocre servait à faire de la peinture. Quant au rapport entre la couleur rouge de l'ocre et la fertilité ou les menstruations, il est totalement fictionnel.

Le problème ne réside pas dans la présence d'hypothèses dans l'article, car tout travail de recherche passe par l'étape d'une hypothèse. Mais par la suite, il convient de confirmer ou de réfuter cette hypothèse. Faisons remarquer que plus une hypothèse est audacieuse, plus la confirmation doit être solide ! L'hypothèse d'une pensée symbolique avérée des dizaines de milliers d'années avant à ce que nous pensions grâce aux études précédentes est une hypothèse audacieuse. Baser cette hypothèse sur la seule présence de coquillages et d'ocre rouge n'est pas suffisant et ne doit pas être présentée comme étant "sans équivoque".

En fait, nous n'avons aucune idée de ce que nos ancêtres de cette époque faisaient avec l'ocre ou les coquillages, ni de ce qu'ils en pensaient. Mis à part l'utilisation dans des rituels, peut-on trouver d'autres explications possibles ? De multiples hypothèses concurrentes permettent d'expliquer pourquoi les hommes de cette époque ont ramassé ces objets. Insistons sur le fait que l'attrait pour le beau n'est pas signe de pensée symbolique. En effet le monde animal est très inventif en comportement complexes et esthétiques dénué de toute pensée symbolique. Citons le paon qui fait la roue en absence de tout prédateur ou partenaire sexuel potentiel. Mais aussi nous pouvons utiliser en exemple de nombreuses parades nuptiales, des chants ou des cris, ou encore la confection des nids. Pour être plus proche de l'exemple du ramassage des coquillages par les hommes de Pinnacle Point, indiquons que de nombreux animaux amassent des objets choisis, apparemment sans raison utilitaire. Que dire par exemple des manchots qui choisissent les cailloux de leurs nids non au hasard, mais avec une grande attention. Les oiseaux du paradis ont des parades nuptiales étonnement longues, outillées et complexes. Si vous voulez être étonnées, regardez les documentaires de David Attenborough sur ces surprenants oiseaux, qui amassent de nombreuses coquilles vides, brindilles et feuilles, les arrangeant, les empilant et les classant. Autrement dit, de nombreux animaux présentent des comportements que nous pourrions confondre avec de la pensée symbolique.

Supposer que les hommes ne pouvaient rien faire d'autre avec des coquillages et de l'ocre qu'une activité ayant un rapport avec la pensée symbolique est une forme de pétition de principe, c'est à dire un argument qui se mord la queue. Si je le reformule, cela devient : "Les hommes avaient une pensée symbolique donc ils ne pouvaient rien faire d'autre avec l'ocre que des activités symboliques comme de la peinture appliquée sur le corps, donc ils avaient une pensée symbolique". Par contre si on ne présuppose pas que les hommes avaient une pensée symbolique, alors nous voilà libres d'imaginer toutes les hypothèses possibles quant à la cause de la présence d'ocre en ces lieux. Risquons deux hypothèses : le ramassage des coquillages lors de parades nuptiales, et l'utilisation d'ocre afin de marquer le paysage, par exemple pour marquer le territoire. Mais ne pourrait-on pas également l'expliquer aussi simplement que par une préférence ou par une habitude, c'est à dire, avec un autre mot, par une culture ?

En effet, de même que pour la sélection naturelle Darwinienne, il est parfois inutile de s'acharner à trouver une cause ou une raison à l'émergence de certains comportements culturels. Précisons ce que nous appelons comportement culturel, il s'agit de comportements qui sont transmis dans des groupes d'individus, par opposition aux comportements innés, déterminés par les circonstances de notre naissance, dont le code génétique. Il est possible de savoir qu'un comportement est culturel en montrant qu'il est présent dans un groupe d'individus d'une espèce, mais absent d'un autre groupe. Certains comportements complexes sont innés, comme par exemple une araignée qui construit sa toile, ou une fourmilière qui s'organise. Vous pouvez trouver des informations complémentaires sur les cultures animales dans le livre "Kaluchua" écrit par Michel de Pracontal.

Tentons de rapprocher la notion de culture avec les avancées récentes en neurosciences cognitives. Les travaux de Jean-Pierre Changeux ont mis en évidence que l'adaptabilité et l'apprentissage dans les réseaux neuronaux perdure toute notre vie. Cette plasticité du cerveau permet l'acquisition et l'apprentissage de comportements complexes. Notre capacité d'imitation, associée à cette plasticité neuronale, permet la transmission d'individus à individus de ces comportements complexes. Nous voilà donc en présence de comportements acquis qui perdurent dans une communauté, c'est à dire une culture. Il suffit maintenant de quelques individus aventureux pour expliquer l'émergence de ces comportements. Nul besoin d'invoquer la conscience pour expliquer l'apparition d'une culture. De nombreux animaux sont capables de plasticité neuronale, et d'imitation. Cela va des mésanges qui apprennent à ouvrir des bouteilles de lait en s'observant les unes les autres, jusqu'aux macaques qui apprennent à laver leurs patates douces dans de l'eau salée. Ces capacités ont pu être sélectionnées très tôt dans l'histoire de l'évolution, car elles permettent à une société animale de changer ses propres comportements afin de les adapter à un nouvel environnement. De nombreuses études psychologiques mettent en évidence notre tendance à préférer nous comporter à l'identique les uns des autres, perpétuant ainsi des comportements acquis sans autre raison que le goût de l'imitation. Remarquons que ces comportements transmis sont parfois inadaptés. Si cela vous amuse, essayez de trouver des comportements humains qui n'ont d'autre raisons d'être que leur perpétuation. Exercice plus difficile, essayez d'en trouver dans votre entourage, puis dans votre propre comportement. Qui a parlé de phénomène de mode ?

La pensée symbolique, en revanche, va nécessiter une forme de conscience du monde, et une façon de le représenter. Les notions de culture et de pensée symbolique sont bien distincts l'une de l'autre. Cela montre que les quelques observations consistant en des blocs d'ocre rouge ou des coquillages sont de bien faibles arguments pour soutenir la thèse de la pensée symbolique. On l'aura compris, les interprétations archéologiques de Curtis Marean concernant la pensée symbolique ne sont pas très bien étayées.

En archéologie, certaines conclusions ne font pas de doute, comme par exemple l'habitat, l'outillage, la datation. Mais en ce qui concerne la spiritualité ou la pensée symbolique, il faut être très prudents. Ainsi l'histoire des sciences nous a servi tout un tas d'interprétations farfelues concernant l'art des hommes préhistoriques. Comme personne ne sait ce que les hommes d'il y a 40.000 ans pensaient en peignant ces formes et ces animaux sur les parois de nos grottes, de nombreux chercheurs se sont crus autorisés à y voir ce que eux même pouvaient y voir. Interprétations chamaniques comme l'a fait Jean Clottes, théorie magique de la chasse par l'abbé Breuil, interprétations Freudiennes. Les analyses structuralistes, menées notamment par André Leroy-Gourhan, avaient pour objectif de dénicher une structure derrière le désordre apparent. Mais même cette approche mènera à des conclusions contradictoires selon les auteurs. Regardons les choses en face et ayons le courage de dire que nous n'en savons rien. Il s'agit d'une leçon d'humilité : il faut accepter de laisser la place à l'inconnu. La plupart des études scientifiques font cette distinction et nous épargnent l'interprétation abusive en soulignant les limites de leurs recherches, en traçant une limite claire entre ce qui est connu, et ce qui est encore inconnu.

Cependant, je tiens à souligner que tout le reste de l'article de Curtis Marean est très intéressant. Mais alors pourquoi relever des erreurs de raisonnement dans un article que j'ai aimé ? Pour vous montrer qu'il est possible d'être en accord avec une partie d'un article, et en désaccord avec une autre partie. Cela me permet d'illustrer un piège classique dont je veux vous parler et qui consiste à accepter ou rejeter tout d'un bloc ce que quelqu'un nous dit. Ce biais cognitif que les psychologues appellent l'effet "halo" nous pousse, en règle général, à associer des caractéristiques positives ou négatives de manières globales aux personnes, aux marques ou aux institutions et à tout ce qu'elles peuvent dire. Cela nous pousse donc à rejeter ou accepter sans les examiner les arguments qui sont présentés.

Cet effet est largement utilisé comme sophisme afin de soutenir son propre discours ou de saboter l'argumentation adverse lors d'un débat contradictoire. La version positive de ce sophisme, consiste à faire appel à la bonne réputation d'une personne ou d'une institution. Il s'appelle "l'argument d'autorité". Par exemple "Einstein a dit ceci" ou "l'académie affirme cela", ou encore "Le Professeur machin est catégorique concernant tel ou tel sujet". Cet argument fonctionne avec n'importe qui ayant une renommée positive auprès de l'auditoire. Cependant, faire usage de l'argument d'autorité en faisant appel à Jésus face à des athées, Marx face à des ultra-libéraux, ou des études du FBI face à des conspirationistes ne fonctionnera pas. L'argument d'autorité a aussi son pendant en négatif, qui consiste à associer une personne de mauvaise renommée à un argument. Pour ne citer qu'un exemple, le sophisme Ad Hitlerum consiste à dire que tel argument est mauvais car Hitler aurait pu penser la même chose. On peut ainsi croire que telle étude est forcément fausse car issu des bureaux de telle ou telle entreprise ou organisation. Ces deux versions, l'une en négatif et l'autre en positif, du même type de sophisme, utilisent toute les deux le biais cognitif globalisant de l'effet halo.

Mon ambition avec cet article n'est pas de remettre en cause le travail d'un archéologue. Mais plutôt de vous donner quelques clefs en mettant tout d'abord en évidence qu'il est parfois préférable de ne pas conclure lorsque nous n'avons pas suffisamment d'observations. Et ensuite qu'il est possible de se protéger contre l'effet halo et contre les sophismes qui l'utilisent. La question n'est plus "qui me parle ?" mais devient "que me dit mon interlocuteur ?" Avoir l'esprit ouvert implique être capable d'accepter un argument comme valide alors que celui-ci vient d'une source a priori antipathique. Il implique aussi de ne pas gober tout ce que quelqu'un qui nous est sympathique essaie de nous faire croire. Et vous, êtes-vous capable de dénicher un argument qui ne tient pas debout dans le discours d'une association pour laquelle vous êtes sympathisant ? Et à contrario, prenez en une dont vous n'adhérez pas aux conclusions, êtes-vous capable d'accepter comme solide un de ses argument ?

Références
  • Pour la Science, numéro 396 d'Octobre 2010
  • Kaluchua, Michel de Pracontal, ed. Seuil, 2010
  • Attenborough in Paradise, David Attenborough, BBC DVD, 1996
  • L'art préhistorique, théories d'explications, CR et ZAF, 2004, <http://www.hominides.com/html/art/art.php>
  • Du beau, du vrai, du bien, une nouvelle approche neuronale, Jean-Pierre Changeux, Odile Jacob, 2008
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Posté le 12 août 2014 |  Auteur : Stanislas Francfort

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