Épicure fait des plans sur la comète

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Toute la puissance d'une pensée révélée dans un court paragraphe sur les comètes.

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Il est toujours étonnant de constater à quel point certains auteurs anciens ont une pensée actuelle et moderne. Aujourd'hui nous allons nous intéresser à un court paragraphe que Épicure a écrit à propos des comètes, ces astres errants. Épicure a vécu dans la Grèce antique, il est né au IVème siècle avant notre ère, et le peu que nous savons de lui nous le devons à quelques fragments de textes qui nous sont parvenus, ainsi qu'à ce que des écrivains de cette époque ont pu écrire sur son compte. Nous savons aussi que ce philosophe a été décrié, aussi bien par l'église que par d'autres philosophes. Bien que les méthodes d'observation scientifiques disponibles à son époque n'aient pas permis à Épicure de savoir ce que sont réellement les comètes, nous allons montrer à quel point sa pensée est puissante et moderne . Elle est tout simplement conforme à une méthode que l'on appelle aujourd'hui la méthode scientifique.

Commençons par citer le paragraphe original écrit par Épicure : "Les comètes proviennent des feux qui se produisent à des époques particulières, en certains lieux, par suite d'une condensation qui se produit dans le ciel, ou d'un mouvement particulier dans le ciel, à certains moments au-dessus de nos têtes, de façon à faire apparaître de tels astres, qui à de certains moments s'élancent par suite de quelque circonstance appropriée, viennent au dessus de l'horizon et deviennent visibles. Leur disparition s'explique par des raisons contraires".

Comète Hale-Bopp
La Comète Hale-Bopp
Crédit : Creative Commons, some rights reserved

A priori, pas de quoi casser des briques. Ce paragraphe est un mélange d'approximations, ou de suppositions carrément fausses. Mais alors pourquoi s'intéresser à ce court passage ? En quoi est-il riche d'enseignement ? C'est ce que je vais tâcher de vous expliquer maintenant.

Ce qui frappe à la lecture de ces lignes, c'est le constat d'ignorance que tire Épicure. En effet, il liste les hypothèses qui lui semblent possibles et qui sont compatibles avec les observations qui ont été faites à son époque. Cependant il se garde bien d'en tirer une conclusion, et son analyse est en substance un constat d'échec : nous ne pouvons pas savoir ce qu'est une comète. Voilà toute la puissance de la méthode d'Épicure révélée en ce court paragraphe.

La leçon est grande, c'est une leçon de méthode scientifique, et aussi une leçon d'humilité. Il pose une limite aux conclusions que nous sommes en mesure de déduire des observations. Par son analyse d'un phénomène céleste, Épicure nous enseigne une méthode. La voici résumée en quelques mots : observer la nature et ne tirer que les conclusions qu'on est en droit de tirer. Lister les hypothèses compatibles avec les observations, et surtout laisser dans l'ignorance ce qu'on ne peut pas conclure. Ainsi il est tracé une frontière nette entre ce qui est connu et ce qui est inconnu. De plus, l'inconnu est accepté en tant que tel, et n'est pas rempli de dieux ou de croyances.

Il est remarquable de s'apercevoir que cette méthode, dans son principe, est toujours valide aujourd'hui. En philosophie, le domaine qui étudie comment faire la part des choses entre le vrai, le faux et l'inconnu s'appelle l'épistémologie. La méthode permettant d'y parvenir s'appelle la méthode scientifique. Ainsi le mot "science" ne désigne pas un corpus de savoir, ni des techniques ou des technologies, mais bien une méthode.

Revenons sur la dernière hypothèse proposée par Épicure, et confrontons-la à ce que sont vraiment les comètes. Épicure propose que les comètes peuvent être invisibles car hors de vue, puis lorsqu'elles sont mises en mouvement par quelque circonstance appropriées, elles deviennent visibles. Puis que leur disparition s'explique par des raisons contraires. C'est parfaitement juste. C'est exactement ce que sont les comètes. La seule erreur que fait Épicure est de proposer que les comètes deviennent visibles car elles passent au dessus de l'horizon, alors qu'elles deviennent visibles car elles se rapprochent de nous.

Pour l'expliquer, voyons ce que sont réellement les comètes. Les moyens actuels sont bien plus performant que ce que possédait les astronomes de la Grèce antique. Nous disposons maintenant de télescopes, d'observations précises, et mêmes de sondes qui sont allées voir sur place. Comme la sonde Giotto qui est allée rendre visite à la comète de Halley alors que celle-ci passait à proximité de la Terre. Nous savons que ce sont des petites boules de neiges sales qui tournent autour du soleil. Elles orbitent à des très grandes distances, dans la ceinture de Kuiper, ou encore plus loin, dans le nuage de Oort. Une perturbation gravitationnelle peut leur faire prendre la route du système solaire interne, ce qui les rapproche du soleil et de notre Terre. Lorsqu'elles se rapprochent du soleil, elles chauffent et fondent, ce qui forme leur queue et les rend plus lumineuses. Alors qu'elles deviennent plus lumineuses, elles sont de plus en plus baignées de la lumière du soleil et deviennent ainsi visibles. Puis une fois passées au plus près du soleil, elles s'éloignent à nouveau et leur luminosité devient de plus en plus faible jusqu'à nous devenir de nouveau invisibles.

Autrement dit, les comètes sont invisibles car hors de vue (trop lointaines, sombres et petites), puis lorsqu'elles sont mises en mouvement par quelque circonstance appropriées (une perturbation gravitationnelle), elle deviennent visibles. Puis leur disparition s'explique par des raisons contraires. Avec les méthodes de déduction d'aujourd'hui, mais avec les observations de l'époque, nous n'aurions pas pu arriver à une autre conclusion que celle d'Épicure.

Si la méthode d'Épicure expliquée ainsi peut nous paraître simple, et naturelle, je vais vous montrer que ce n'est pas le cas. Passons sur les sagesses chinoises, les monothéismes et autres religions ou crédulités qui ont vu dans les comètes des signes envoyés aux hommes. Rien d'étonnant là-dedans, la crédulité ne fait pas bon ménage avec les observations. Passons un peu plus de temps par contre sur ce qu'en a dit Aristote. Rappelons que Aristote est né au IVème siècle avant notre ère, et a donc vécu à la même époque que Épicure.

Aristote, le penseur à la sagesse encyclopédique, le penseur qui a écrit sur tous les sujets. Aristote, le penseur adulé encore aujourd'hui, le philosophe que l'histoire a retenu, qu'a-t-il pensé des comètes, ces astres errants ? Ici encore une fois, rien de bien alarmant dans ce qu'il en pensait. Pour lui, les comètes étaient des phénomènes météorologiques, des exhalaisons de feu. Épicure propose également cette hypothèse. Alors quoi ? Alors la différence est magistrale, et pour en apprécier la leçon, il faut comprendre la méthode qui a permis à Aristote de conclure à un phénomène atmosphérique. Pour Aristote, en bon élève de Platon, le monde est constitué de sphères imbriquées les unes dans les autres car la sphère est la forme parfaite. Comprenez bien comment il raisonne : la sphère est la forme parfaite, donc l'univers est constitué de sphères. Qui plus est, au-delà de la sphère de la Terre se situe les sphères des planètes imbriquées les unes dans les autres, puis la sphère des fixes, qui est le domaine des étoiles est aussi le domaine des dieux. Elle est inaltérable et inchangeante. Donc ces sphères des planètes et des fixes ne subissent ni changement, ni mouvement. Il en conclut que tout ce qui n'est pas parfait, ce qui est transitoire, changeant, temporaire ne fait pas parti du domaine du ciel, mais de la sphère de la Terre. Ainsi pour lui les comètes ne peuvent pas être du domaine du ciel, elles sont donc un phénomène atmosphérique. Par ailleurs il conclura de même à propos de la voie lactée, une autre erreur de sa part. Comprenez bien la magistrale erreur de méthode dont Aristote est la victime ici : il croit en un système, et ainsi refuse des hypothèses possibles, et va jusqu'à ne pas accepter les observations qui sont en contradiction avec son système cosmique. Aristote, avec sa méthode consistant à faire rentrer toute la connaissance dans un unique système idéologique est tombé dans ce piège de la raison qui consiste à placer l'idéologie avant l'observation. En deux mots, il a raisonné à l'envers.

À la même époque, Épicure, tout comme d'autres philosophes matérialistes, pensent avec une méthode puissante, une méthode qui accepte les hypothèses et les observations, une méthode qui refuse les croyances, les systèmes et les présupposés, une méthode qui permet de comprendre le monde tel qu'il est. Cette méthode, initiée par Anaximandre de Milet au VIIème siècle avant notre ère, permet aux astronomes de l'époque de Aristote et d'Épicure de penser un univers non fini, et va également leur permettre de calculer la circonférence de la terre en mesurant des ombres, de calculer la taille de la lune en regardant les éclipses. A cette même époque Aristarque de Samos va proposer un système héliocentrique.

Au IIème siècle de notre ère, Ptolémée complète sans le remettre en cause le système cosmologique d'Aristote. Celui-ci sera repris par l'Église à tel point qu'il deviendra hérétique de le critiquer. Il sera même interdit de pointer des observations qui sont contradictoires avec ce système. L'observation et l'étude des comètes, des étoiles variables, des explosions stellaires, des tâches solaires et de tous les phénomènes transitoires sera également interdit de peur de blasphémer un dieu créateur du ciel parfait et immuable. Il s'est passé la même catastrophe en médecine. Galien a repris les théories médicales sur le fonctionnement du corps à Aristote. De la même façon, en médecine il a été interdit de critiquer Galien et Aristote, ainsi que de mener des observations.

La postérité, au travers notamment de l'église chrétienne, va retenir le philosophe Aristote plutôt que les philosophes matérialistes comme Épicure. La façon de penser le monde avec des a priori comme le fait Aristote l'a rendu conforme avec la façon de penser des théoriciens de l'église chrétienne. Elle permet de penser un monde sans s'embarrasser des observations ni de la réalité. Cette philosophie a culminé avec la scolastique de Thomas d'Aquin au XIIIeme siècle. La scolastique invente un monde compatible avec ses deux piliers : Aristote d'une part et la bible d'autre part. Elle rejette les observations et les remises en cause de ces deux fondements en les considérant comme des hérésies. La pensée d'Épicure, au contraire, est très subversive. Elle force à la libre pensée, à l'observation et à la déduction. Elle force à ne pas se hâter de conclure, à réserver ses conclusions. Toutes choses qui sont le contraire de la foi qui, elle, se veut aveugle. D'ailleurs, plus elle est aveugle, plus elle est glorifiée.

Si il semble bien que les théories astronomiques aristotéliciennes soient tombées dans les archives de l'histoire, il reste de nos jours des médecines dites alternatives qui restent accrochées aux notions de ce moyen-âge aristotélicien et obscurantiste. En les cherchant vous les trouverez, elles sont parmi nous.

Circonstance atténuante pour les religions, rappelons que la pensée à l'envers n'est pas le privilège des religieux. Ainsi, les exemples sont nombreux de systèmes théoriques ayant tellement cloisonné la façon de penser qu'elle en a obscurci la capacité à regarder le monde tel qu'il est. Alors que, au contraire, la quête du savoir passe par la modification d'une théorie lorsqu'une observation ne se révèle pas conforme. Parmi les exemples célèbres, citons-en deux. Le biologiste soviétique Lyssenko refusant la génétique car non conforme à la théorie soviétique, ou bien le linguiste français Georges Dumézil voyant de la trifonctionnalité partout.

Ce que vous savez moins, c'est que vous aussi vous avez tendance à n'accepter parmi vos observations que celles qui sont conformes à votre système de pensée, à votre système de croyance. C'est également mon cas et le cas de tous les humains. Il s'agit d'un des nombreux résultats que nous enseigne la psychologie moderne, nous sommes tous pétris de biais. On pourrait résumer ainsi : "je ne vois que ce que je crois". Ce phénomène s'appelle le biais de confirmation. C'est un mécanisme psychologique très puissant, et il est complété par un autre mécanisme encore plus étonnant. Ainsi, si je vois une observation et que je l'accepte, mais qu'elle est contradictoire avec mon système de pensée, je vais développer un sentiment de malaise qui s'appelle la dissonance cognitive. Nous avons tous un mécanisme psychologique qui refuse cette situation paradoxale, cela s'appelle résoudre la dissonance cognitive. Cela peut passer par remettre en cause notre système de croyance, ou bien refuser l'observation factuelle. Or, malheureusement, nous allons spontanément refuser l'observation, et conforter nos croyances ! C'est étonnant, c'est révoltant, mais c'est ainsi. Avoir la capacité de résoudre sa dissonance cognitive en acceptant l'observation paradoxale et en révisant son système de croyance s'appelle avoir l'esprit ouvert. Le contraire s'appelle l'obscurantisme. La méthode scientifique permet de garder l'esprit ouvert : je récolte des observations, j'émets des hypothèses conformes aux observations, je ne me hâte pas de conclure si je ne dispose pas de suffisamment d'éléments. C'est simple et c'est tout un programme. Nous devons cultiver cette capacité, pour soi-même et pour notre société.

Peut-être cela vous étonne-t-il que Épicure se montre aussi pertinent comme penseur de la connaissance ? Lui qui est bien mieux connu comme un penseur du bonheur, voire du plaisir. Faire un traité de la pensée d'Épicure nous emmènerait trop loin, je vous renvoie par exemple aux écrits de Michel Onfray sur ce sujet. Mais je peux vous expliquer pourquoi Épicure s'intéresse à la nature, au cosmos, en deux mots, au monde tel qu'il est. Selon lui, une juste compréhension de l'univers permet de mener une vie heureuse. Dans sa pensée, la connaissance permet de faire fuir les croyances et les peurs irrationnelles. De plus, comprendre comment le monde fonctionne permet d'adapter ce que l'on doit faire, comment l'on doit se comporter. Cela s'appelle une éthique. Ainsi nous pouvons comprendre le monde pour apprendre à nous comporter afin d'apprendre à vivre, à vivre heureux, à bien vivre ensemble. Ainsi dans ce programme, nul besoin de prescripteur, prêtre, vieux livre, ou autre, pour me dire ce que je dois faire. Au contraire, je vais comprendre pourquoi je dois me comporter ainsi. Ce projet est un projet qui est toujours d'actualité, à réinventer en permanence. Mais pour ceci, commençons par nous débarrasser de nos croyances.

En guise de clin d'oeil pour la conclusion, voici une phrase de Jean Rostand : "avoir l'esprit ouvert ne veut pas dire l'avoir béant à toutes les sottises".

Références
  • Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie, tome I : Les sagesses antiques, Grasset (2006), ISBN 2-246-64791-6, p. 177-224.
  • Diogène Laërce, Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, Lettre à Pythoclès, livre X.
  • Sur les comètes, Comète,<http://www.futura-sciences.com/magazines/espace/infos/dico/d/univers-comete-2498/>
  • Sur Aristote, Anaximandre, Aristarque, Histoire des sciences, sous la direction de P. de la Cotardière, ISBN878-2-84734-974-0
  • Sur le biais de confirmation et la dissonance cognitive, Biais de confirmation,<http://fr.wikipedia.org/wiki/Biais_de_confirmation>
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Posté le 23 juillet 2013 |  Auteur : Stanislas Francfort

Commentaires
  • Mangouste.org Mangouste.org, le 13 février 2015 à 11:18
    Merci Bruno pour ce commentaire. Ca m'encourage a continuer.
  • Bruno Jaffré, le 16 décembre 2014 à 10:45
    Merci de ce joli texte si pertinent, très accessible, après la lecture duquel on a l'impression d'être un peu moins ignorant et surtout moins isolé que ça n'y parait dans l'idée que décidément la science peut nous remplir de joie... voir peut même être génératrice d'un peu de bonheur.



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